THE BIRTH OF A NATION, de Nate Parker [SPOILERS]

the_birth_of_a_nation Un siècle et deux ans après la sortie de Naissance d’une Nation, chef-d’œuvre de cinéma et brulot racialo-sudiste de D. W. Griffiths, voilà qu’ils nous pondent un remake. Tiens, il fallait oser, tout de même, ressortir des cartons poussiéreux du cinéma ce monument honteux à la gloire du Ku Klux Klan ! Evidemment, je me doutais bien qu’en 2017, Hollywood allait faire œuvre de réparation envers ce qu’il pouvait considérer comme un des pires monstres de son histoire, lui qui provoqua en son temps émeutes en tout genre, réformation du Klan et même le meurtre d’un adolescent afro-américain par un homme blanc à Lafayette.

            Curieux comme une chouette que je suis, j’y vais donc, voir ce remake, la tête vierge de tout commentaire extérieur, si ce n’est de la bande-annonce, et bien sûr, de mon lointain visionnage du premier film – expérience purement et durement cinéphile s’il en est, enrichissante et instructive, mais que je ne réitèrerai certainement pas, le film dure quand même trois heures…

            Dans cette nouvelle version, donc, on y suit Nat Turner (interprété par Nate Parker lui-même), jeune esclave dans une exploitation de coton de Southampton, qui eut la chance d’apprendre à lire avec le seul livre qui lui était autorisé : la Bible. Flairant la bonne affaire à la vue de ce nègre savant, le révérend de la paroisse propose d’en faire un prêcheur auprès des esclaves travaillant dans les exploitations voisines, afin d’apaiser les tensions qui commencent à germer parmi eux – contre commission bien sûr, qui a dit que les curés n’étaient pas bons en affaires ? Nat entame alors sa tournée dans les fermes environnantes, et découvre l’horreur absolue : la condition des nègres et la brutalité de l’esclavage. Bouleversé, il se plongera un peu plus dans le seul livre en sa possession et, sans doute inspiré par Moïse et par Jésus-Christ, démarrera une insurrection organisée, qui se fera – comble de l’ironie – au nom même des valeurs des blancs! La suite appartient à l’Histoire : l’insurrection de Southampton, qui dura deux jours, fera entre 55 et 65 morts du côté des blancs, environ 200 du côté des noirs (après les représailles miliciennes), et Nat Turner fût pendu deux mois plus tard, avant que son cadavre ne soit écorché, décapité, et écartelé – ambiance.

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La révolte légitime des esclaves.

            Alors, quoi penser de ce remake de réparation ? J’ai deux commentaires à y faire.

            D’abord, sur le plan cinématographique, c’est un excellent film, ça se regarde d’une traite sans problème, aucune longueur, aucun temps mort, bref : on ne s’emmerde à aucun moment. La tension est palpable, Nate Parker ne fait absolument aucune concession lorsqu’il s’agit de nous montrer toute l’étendue de l’horreur de l’esclavagisme. Non, sans déconner, on a déjà vu plus d’hémoglobine que ça au cinoche, mais âme sensibles ou fragiles psychologiquement s’abstenir quand même, hein, vous voilà prévenus. Je n’ai pas honte de dire avoir versé ma larme à certains moments. Ce n’est certes pas un chef-d’œuvre en terme de révolution cinématographique en comparaison à son original, la trame reste classique pour un film américain de grande distribution, les trois actes sont respectés de manière très conventionnelle, mais ça se mange plutôt très bien. Si le but était de nous sensibiliser à la cause des esclaves sur le sol américain, c’est chose faite et réussie.

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L’affiche du film original de D. W. Griffiths. Changement d’ambiance, n’est-ce pas?

Mon deuxième commentaire sera peut-être moins complaisant, et fera sans doute grincer des dents certains, car il portera sur le contexte du film, et ce qui l’entoure. L’emballage en quelque sorte. Je vais commencer par le plus gros : le titre. Certes, la volonté de « réparer » le mauvais goût de devoir porter une œuvre ouvertement raciste en tant que monument objectif de l’Histoire du cinéma est tout à fait compréhensible. Mais le contenu de Griffiths était au moins cohérent avec son titre : il racontait la Guerre de Sécession et la débâcle du Sud dans la première partie, enchaînant dans la seconde avec la reconstruction du Sud, passant par la création du Klan, forme de résistance aux noirs qui prenaient le pouvoir par la fraude électorale (et qui commençaient à lorgner sur les blanches par-dessus le marché). Le film de Griffiths se termine par la reconquête du Sud par le Klan, nous avons donc là véritablement la naissance d’une nation, de la grande, glorieuse et victorieuse nation du Sud américain – l’affiche du film n’est-elle pas un chevalier du KKK trônant fièrement sur son destrier cambré ? Que l’on soit d’accord ou pas avec la vision de Griffiths (et il est difficile d’être d’accord avec lui aujourd’hui), son titre est cohérent avec son film. Mais le remake ne raconte pas du tout la même chose. On a un aperçu de la condition des noirs aux Etats-Unis, une sorte de photographie de leur souffrance, à travers l’histoire de Nat Turner, photographie certes bouleversante, mais ce n’est pas la naissance d’une nation que nous avons sous les yeux. Que le film nous raconte la victoire des yankees lors de la Guerre de Sécession et nous la présente comme la véritable naissance des Etats-Unis d’Amérique eût été aussi bien, mais le film se termine sur la pendaison de Nat Turner, quelques secondes d’un champ de bataille où l’on aperçoit des soldats noirs de l’Union, et puis paf : rappel du titre sur fond noir, The Birth of a Nation, comme un fin mot des plus sarcastiques s’adressant au spectateur qui vient plutôt d’assister à toute la décadence d’une nation.

            Je vais vous faire part du fond de ma pensée, et pour ce faire, je vais vous expliquer pourquoi selon moi il aurait été judicieux de présenter la victoire de l’Union comme la véritable naissance américaine, tant qu’à faire de la réparation.

   Il est certes louable de vouloir « réparer » la faute de goût de Griffiths, il est aussi louable d’entretenir la mémoire de l’esclavagisme en Amérique, comme une des pires saloperies qu’a accompli l’Homme sur cette planète, on ne va pas se fâcher là-dessus. Mais un tel film, ne nous montrant finalement que le calvaire des esclaves sous le joug américain (la référence au Sud n’y est que très accessoire), sans aucune concession à l’image, avec un tel titre, à savoir Naissance d’une Nation, pouvant aléatoirement se comprendre Tiens voilà c’est ça les Etats-Unis, mon pote, ne sert pas vraiment un propos pacificateur. Certes, c’est de l’Histoire (romancée), et ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas particulièrement américanophile, mais dans un contexte de tensions raciales encore vif au Etats-Unis, de progression d’un néo-puritanisme du politiquement correct nous présentant systématiquement la minorité comme étant opprimée, jetant ainsi de l’huile de bien-pensance sur le feu des affrontements et des divisions, le Tiens voilà c’est ça les Etats-Unis, mon pote était-il bien nécessaire ? D’autant que, bien que cela puisse correspondre à une réalité historique, le blanc n’a aucune chance dans ce film : même le compagnon de jeu blanc du jeune Nat, Samuel Turner, qui reprendra la ferme de papa à l’acte deux, devient lui aussi au fil de l’œuvre un gros salopard de blanc exploiteur. Sans compter l’unique allusion très anecdotique aux soldats de l’Union – et encore, ils sont pratiquement tous noirs à l’écran – seule Elizabeth Turner aura un semblant de répit et d’empathie envers ses esclaves, elle qui est la seule femme blanche du casting – comme par hasard… Aucun répit pour l’homme blanc, donc.

Bref, je ne voudrais pas donner l’impression de descendre un film qui m’a plu, encore moins de chercher la petite bête ou de voir le mal partout (après tout on parle plus longuement des choses négatives, c’est humain), mais c’est le plus gros défaut du film : l’aspect « réparation » prenant le pas sur tout le reste. Et Parker réussit tellement bien son coup dans la « réparation » (qui, à trop l’exacerber, peut rimer avec « vengeance »…) que j’imagine très bien qu’un noir un peu plus sensible que les autres, à l’esprit un peu plus fragile que les autres, nourrisse un ressentiment envers les blancs, qu’il persistera à voir comme intrinsèquement raciste, oppresseur, esclavagiste, après visionnage de ce film. Et c’est quand même dommage. Rappelons ici qu’une main sert mieux l’humanité quand elle en serre une autre, plutôt que quand elle est envoyée sur une tronche, et qu’il n’est pas juste, au regard de l’avenir, qu’une seule couleur de peau se garde le monopole du Mal sur cette planète. Amen.

Donc film à voir assurément malgré tout, mais uniquement pour ce qu’il est : un bon film.

PS: La musique étant, avec le cinéma, un des meilleurs moyens que je connaisse pour apaiser les tensions et adoucir les mœurs, et pour rester dans le sujet, je vous laisse avec Claude Nougaro, dans un morceau tout choisi pour l’occasion. Par contre je ne peux pas relayer de vidéos apparemment, alors je vous laisse cliquer sur ce lien:

https://www.youtube.com/watch?v=8FyZNN08j2M

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3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Ahlala moi non plus je ne reverrai pas le film de Griffith, je l’ai vu pour mon cours de cinéma en première année à la fac et si c’est un monument cinématographique, une fois m’a suffis ! Je verrai celui-ci sans aucun doute car le sujet m’intéresse =)

    1. Gueulard Aviné dit :

      Honnêtement, je ne sais pas ce qui m’a le plus dérangé dans la version de 1915… le grossier du racisme (qui devient risible avec le recul du temps) ou la longueur… ^^

      1. En effet je ne sais moi non plus !

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