Entretien avec un auteur – Swann Mayolle

Un tout jeune auteur nous présente son premier livre, lui aussi tout nouveau. Il avait déjà le prénom littéraire, je vous propose de découvrir une littérature hors-champs et très intéressante. Si vous aimez les auteurs qu’il cite, vous pouvez vous jeter dans la lecture les yeux fermés !

Swann Mayolle, C’est le désert qui nous a avalés, L’Harmattan, 2020, 206 pages.

A la croisée des genres.
Si on ressent la forte influence de la Beat Generation, on ne sait si la temporalité se conjugue au passé ou au présent. Un présent grinçant et possible. Ce monde qui bascule entre les lignes est presque trop familier pour être lointain. Une uchronie équilibriste.
A la croisée des genres littéraires aussi, « roman fragmenté » dit l’éditeur, en effet, on ne sait pas trop si ce livre est un roman étrangement chapitré ou carrément un recueil de nouvelles.
L’ambiance est prégnante, autant que l’écriture s’incruste dans la rétine, le style est incisif. Les mots semblent jetés parcimonieusement, comme des dès sur une table, l’air de rien, tombés là, mais qui créé une poétique de l’étrange, une poétique du désespoir. Une poétique qui porte en elle tout ce qui a déjà été dit, et qui en joue, de cet enivrement permanent et du regard résigné, tristement posé sur les dés irrémédiablement jetés.
Ce regard se porte sur lui-même, les narrateurs qui s’enchainent, comme un roman choral, sont tous plus ou moins conscients d’être des Peter Pan du trash, de jouer à Bukowski, de vouloir se mettre dans la peau d’une de leurs idoles qu’ils imitent en brûlant leur vie comme une cigarette.

Bonjour Swann Mayolle, merci de m’accorder cet entretien au sujet de votre premier roman. C’est le désert qui nous a avalés est sorti le mois dernier (cette interview se déroule en janvier 2021) chez L’Harmattan.
L’éditeur donne à votre livre l’étiquette de « roman fragmenté ». En effet, il est à la croisée des genres entre la nouvelle et le roman. Tout semble appartenir au même univers grâce à un fil rouge, mais aucun chapitre ne se croise vraiment, pourquoi ce choix de l’hybridation ?
Je crois que ce qui a motivé ce choix de format c’est le recueil de nouvelles « The Informers » (Zombies) de Bret Easton Ellis – concrètement, ce dernier a été écrit avant son premier roman qui l’a fait connaître « Less than zero » (Moins que zéro). Bien que « The Informers » soit posé comme un recueil, ces nouvelles sont liées dans un même univers, avec certains personnages récurent, et surtout cette ambiance d’une Californie sous anesthésiant. Une photo cramée au soleil, des lunettes en contre-jour.
J’ai une réelle affection pour le format court, derrière cette contrainte de longueur, j’y vois une immense possibilité d’expérimenter des styles, des histoires hors des clous de la narration classique. Une forme de liberté. Je peux prendre un personnage, le temps de quelques pages, et l’abandonner pour un autre ; multiplier les lieux, les ambiances sans avoir besoin d’en justifier la raison. D’où cette idée de fragments, de « slice of life » (parcelle de vie) ; juste un point de vue pris à un moment critique, laissant couler le flot de sa vie et ainsi le flot du pourquoi il en est là. Avec cette étiquette de « roman fragmenté », moi, comme mon éditeur, voulions garder une trace de cette hybridation, de cet entre-deux bâtard qui a, à mon humble avis, de moins en moins de sens d’exister aujourd’hui… La définition du terme « roman » est de nature flou !

Considérez-vous votre livre comme un « roman choral », format actuellement prisé ?
Si par « roman choral » on entend une histoire racontée par plusieurs voix ; oui, je suppose… Après, si l’on creuse le terme, il faudrait entendre une histoire racontée d’une même voix, or je ne raconte pas d’histoire a proprement parlé, en tout cas pas une grande Histoire, mais plutôt plusieurs petites sans grosses incidences les unes sur les autres, apparemment. Elles sont toutes spectatrices d’un monde en déclin… C’est peut-être pour ça que je préfère parler de roman polyphonique, plusieurs voix ayant leurs propres lignes mélodiques, parfois en dissonances, parfois en accords.

Ainsi, ce sont divers instants de vies qui passent sous nos yeux, n’écrivant pas réellement une histoire, mais faisant plutôt l’état des lieux d’un monde. Votre roman se fonde sur les non-dits et les détails, pourquoi cette volonté de créer un livre d’ambiance ? Et qu’elles ont été vos techniques d’écriture ?
Il faut déjà se rendre compte que « C’est le désert qui nous a avalés » est un projet de longue traîne. L’idée d’en faire un roman – ou un recueil – n’était même pas au goût du jour quand j’ai écrit les premières versions de certains textes, comme « Moins que rien » ou « Mise en abîme d’un salopard dans la prunelle d’un salopard » ; ces textes ont eu une première naissance en tant que fanfiction ! Puis, au fil de mes lectures – entre autres – et de l’appréciation de mon style, j’ai voulu développer mes obsessions dans un même bloc. Me développer sur des hommages, comme un immeuble sur des ruines. D’où ce sentiment de rapiécé, de reprisé. Ce roman c’est le monstre Frankenstein de huit années dans lesquelles j’ai construit mon écriture, mes marottes et mon expérience. Donc oui, il n’y a pas vraiment une grande Histoire qui se raconte, au sens de personnage actant vers un même but. De but il n’y en a pas. Tous ces personnages sont les sujets d’une ambiance insidieuse qui joue contre eux. C’est un peu cette « ambiance » le personnage principal du roman, le fil conducteur entre ces bouts de vie. Pourquoi en suis-je venu à ça ? Je pense que ça parle de moi… de mon goût pour les instantanés, les images évocatrices. Évocatrice oui c’est ça ! Pouvoir évoquer des choses chez un lecteur par une économie de mot ou des mots bien choisis. J’aime l’idée que le lecteur peut tout s’imaginer, ou du moins s’imaginer ce qu’il y a entre le noir des lignes. Ne pas tout dire, c’est suggérer que le monde est plus grand que ce qu’on veut bien nous dire. Laisser un trouble, une inconnue, un suspens, c’est peut-être feignant pour certains, mais c’est comme ça qu’on cultive un mystère ; et tous les mystères ne sont pas bons à être révélés, soit parce qu’ils déçoivent, soit parce qu’ils pulvérisent l’imagination. Moi-même, je ne m’affaire pas trop à théoriser les histoires en attente de leur résolution – même si j’adore entendre les autres théoriser ! – je me laisse aller dans les brumes. Je sais que je suis perdu dans des choses qui me dépassent, auquel je n’ai aucune emprise, et en fin de compte j’aime ça.
Pour tout ça, il m’a fallu développer ma propre boîte à outils. Je ne suis pas un bon élève, studieux, qui va décortiquer les auteurs, l’art et la manière de construire une phrase, apprendre le petit nom de toutes les figures de style, etc. J’ai une démarche plutôt DIY, assez empirique. Je lis, j’écoute, je vois et j’essaye de retranscrire à ma manière. Je sais pertinemment que je ne pourrais pas être mes auteurs favoris, alors je pioche quelques attitudes çà et là pour les mettre à mon service. Si on veut parler de technique, à proprement parler, je dirais, à froid, que je joue pas mal avec les phrases courtes et non verbales pour rythmer mon texte ; les images poétiques pour développer l’évocation ; le name-dropping pour ancrer les références, ici de notre ère, mais aussi celles des personnages. Aussi, j’aime à bâtir mes textes dans le réel, le rendre tangible, crédible, quand bien même il ne répond qu’à un imaginaire collectif ou à un cliché de carte postale ; pour finalement jeter des ombres dans cette réalité, juste ce qu’il faut d’étrangeté pour laisser un trouble, juste ce qu’il faut pour dire que la réalité est étrange.

De même, le mouvement auquel appartient votre roman n’est pas évident, est-ce de la science-fiction qui ne dit pas son nom ? Puisqu’en toile de fond discrète, alimentée par des détails qui semblent tellement évidents pour les personnages qu’ils ne sont pas développés, vous montrez diverses catastrophes climatiques.
J’imagine qu’on pourrait parler d’anticipation sociale… Parce que mes ancrages sont ceux de mon époque, que mes personnages en sont des symboles, et qu’il y a effectivement de cet imaginaire prospectif propre à la S-F. Il y a eu un moment où le terme pre-apocalyptique me tournait dans la tête, pour décrire cet état de stase en attendant la fin du monde, impuissant.
Mais à vrai dire, j’ai un peu de mal à m’associer avec la science-fiction tant je me retrouve davantage avec le fantastique. Et d’une certaine manière, les catastrophes climatiques de « C’est le désert qui nous a avalés » prennent des formes poétiques, quasi animistes. C’est une angoisse de notre génération ; celle des déserts en expansions et des bancs de méduses échoués…

Certaines parties du livre appartiennent franchement au thriller et/ou au fantastique, quelles sont vos affinités avec ces genres littéraires ?
Tout me dirige vers le fantastique et le thriller, que ce soit mon goût pour les langues de brume ou pour les rétines grillées au néon ; pour le frisson d’une inquiétante étrangeté ou le mystère de plomb d’une cold-case ; pour le sang d’un monstre ou celui d’un homme !
S’il y avait une origine à cette familiarité, elle croîtrait sur mes passions enfantines pour les mythologies et cosmogonies grecques, égyptienne et nordique. Ce fut un terreau suffisamment fertile pour laisser une porte ouverte à toutes ces réponses de l’humanité face à l’inconnu. Ce sont de puissants symboles, des archétypes au sens jungien donnant corps à une humanité dans tous ces états.

Une humanité dans tous ses états, aussi une humanité monstrueuse. Prêtez-vous vos propres mots à un de vos personnages, « j’ai longtemps pensé que les monstres n’existaient pas, puis je suis rentré dans la police. Je leur ai donné un visage humain… » ?
La thématique est d’une étrange banalité… L’humanité e(s)t son monstre. Je voulais proposer ma grille de lecture au sujet. Le monstre c’est ce qui se montre, une altérité face à un point de vue. Et l’homme lutte pour donner du sens à l’altérité, à l’inconnu qui lui fait peur, que ce soit par le culte ou la culture. « C’est le désert qui nous a avalés » ébranle un peu les assises avec cette idée, que tout peut bien finir par devenir un monstre, même le jardin que tu vois à ta fenêtre depuis vingt ans. C’est le sursaut de l’inconnu dans un paysage qu’on dévitalise à force de compréhension et d’exploitation. D’ailleurs, cette citation sort de la bouche de l’Inspecteur Sinaï ; c’est la voix de la rationalité face à l’absurdité, et j’aime assez comment ses réflexions prendront en perspective.

Malgré la pluralité du roman les chapitres baignent la plupart du temps dans les paradis artificiels et les diverses stylistiques utilisées rappellent les phrasés de la Beat Generation. À quel point ce mouvement littéraire vous-a-t-il influencé ?
Sans mentir, cette influence est un curieux alignement astrologique. Se rendre compte, bien après avoir défini son titre de roman, qu’un certain Brion Gysin a écrit « Désert dévorant » ! Et Gysin, c’est ni plus ni moins que le mec qui a partagé sa technique du cut-up avec William Burroughs, un pilier du mouvement ! D’une manière ou d’une autre, sans m’en rendre compte, j’ai relié les points vers un attachement évident pour la Beat Generation. Que ce soit avec leur affection pour l’art et la musique, les comportements limites de leurs personnages, leur goût pour l’expérimentation, ou encore leur sens de l’oralité.
Évidemment, je me rattache aussi au Brad Pack et au behaviorisme, notamment avec Bret Easton Ellis, dont mes textes multiplient les hommages avec un manque de subtilité digne d’un éléphant sur échasse au milieu des steppes ! Et c’est sans parler de Generation X de Douglas Coupland qui est une merveille de cynisme ! Ce n’est clairement pas innocent que les premiers romans de Burroughs, Ellis et Coupland soient mentionnés en quatrième de couverture. J’aime ces littératures d’une jeunesse testant les limites de leurs libertés jusqu’à l’overdose.

Comme le reste de votre œuvre, la sexualité est insaisissable, diffuse, floue. La sexualité, toujours brutale avec les thématiques du viol et de la prostitution, semble pourtant ne pas avoir de genre, pouvez-vous nous en dire plus ?
George Bataille disait quelque chose comme ça : « La vie, il s’agit de la reproduire, mais se reproduisant la vie déborde », la littérature dont on parle, c’est celle du débordement. Celle qui tangue entre Eros et Thanatos. Si mes personnages tendent tous à ce débordement, ils se retrouvent malgré tout dans une impasse. Je ne sais pas si j’oserais dire que l’homosexualité latente et fluctuante qui traverse le livre, participe à ce sentiment d’impasse, comme si la vie ne valait plus la peine d’être reproduite, et que le débordement ne dirige que vers la mort ; mais j’imagine que cela participe à ce climat flou et diffus.
La violence elle est partout, elle n’a pas de frontière ni de genre. Elle est juste là. « C’est le désert qui nous a avalés » est une œuvre violente. Sans compromis. Je ne m’estime pourtant pas comme quelqu’un de mauvais, mais cet ouvrage, c’est ma violence. Sans vouloir paraphraser l’un de mes personnages : c’est comme une boîte à fantasme, une rêverie ; Pandore qu’on regarde par le judas de la porte.

Cette appartenance revendiquée à la Beat Génération est-elle ce qui vous a amené a privilégié les personnages masculins ? Les personnages féminins sont très diffus, rares, et les narratrices absentes.
Il est vrai que beaucoup de ce type de littérature – très sex, drug & rock’n’roll – prend souvent une perspective masculine. Je suis conscient du manque de représentativité de mon livre, mais ce n’est pas ces thématiques qui m’ont fait faire ce choix. D’ailleurs, je n’ai pas tellement fait de choix, ça s’est imposé à moi naturellement. Le JE est encore pour moi quelque chose auquel je dois me sentir proche… Sans dire que la femme est une altérité, il m’est compliqué d’être crédible de parler d’un JE féminin. Il y a comme une barrière empirique qui me freine. Je ne me ferme pas la possibilité de « varier » mes point-de-vue à l’avenir ceci-dit.
Aussi, je pense cristalliser certains comportements dans chacun des genres. Ça n’a d’ailleurs aucune valeur théorique – je sais que les débats sont parfois houleux sur les questions de sexe, d’identité et de genre… Je perçois le féminin comme symbole de résilience, d’action ou de salvation ; elles sont rares entre mes pages mais elles percent parfois la couche de merde de leurs homologues… A contrario, j’associe beaucoup le masculin à la fuite, la passivité et la destruction ; que ce soit Douglas qui disparait sans laisser de trace, l’Inspecteur Sinaï ou Voodoo boy qui sont immobilisés l’un par ses supérieurs, l’autre par sa dépendance, ou encore Maer et Damien qui se caractérisent par leur violence. Or, c’est de la fuite dont je parle, et mes personnages ont donc pris « le genre » de leur archétype.

D’ailleurs, êtes-vous un grand lecteur ? Quel est le premier livre qui vous a marqué, pourquoi ?
Comme beaucoup de choses que je fais, je dirais être un lecteur « capricieux », c’est-à-dire avec des difficultés multiples ! La première, c’est le temps ; celui que je mets à la lecture c’est le temps que je ne peux mettre à brosser le poil au creux de ma main ! Autant dire que mes lectures avancent lentement quand elles ne se finissent pas dans l’oubli. Le portrait est grossier, mais pas si loin de la vérité. La seconde, c’est le choix ; j’adore l’objet livre, au point d’avoir chez moi peut-être autant de livres que j’ai lu que de livres en attente ou tout juste amorcé. Je suis à deux doigts de m’insulter de philistin ! La troisième, c’est l’envie ; comme pour l’écriture, la lecture se fait chez moi par période sans aucun préavis. J’essaye de dompter la bête, mais ce n’est pas chose aisée !
Bref, tout ça, c’est fluctuant ; à vue de nez, je dirais entre trois et dix livres par an. Et le livre qui a le plus participé à entretenir mon goût pour la lecture c’est « Kafka sur le rivage » d’Haruki Murakami. Trouvé par hasard dans une bibliothèque de ma mère. Bien sûr, j’ai appris à lire avec Harry Potter et Bottero comme beaucoup de ma génération, j’ai dompté les mots avec Baudelaire, j’ai étudié et analysé du Beckett, du Homère et j’en passe en filière littéraire ; il ne me restait plus qu’à me trouver moi dans tout ça, et « Kafka sur le rivage » fut la source qui, par divers affluents, canaux et déviations m’ont conduis à Natsume Soseki ; à Ryû Murakami ; à Eric Jourdan ; à Dennis Cooper ; à Simon Johannin ; à Christophe Siébert ; à Roberto Bolaño… Sans excepté ceux que j’ai déjà cité bien sûr.

Le roman se déroule aux États-Unis, et, plus que des clins d’œil à la Beat Generation, on sent l’influence des thèmes et des paysages qui habitent des œuvres audiovisuelles à succès comme Breaking Bad ou American Psycho, par exemple. Pourquoi le choix de ce cadre issu de la culture populaire ?
C’est peut-être parce que les États-Unis sont un modèle de soft power, et qu’aujourd’hui il est venu hanter tout un imaginaire collectif, et que, comme tout le monde, je me suis fait pétrir par son cinéma, ses séries, ses clips, sa littérature… Cette culture populaire, c’est aussi une manière d’ancrer le récit dans son époque, de témoigner de quelque chose de cette époque tout en témoignant de moi-même. J’ai une vision très prudente de cette culture pop, quand bien même je ne peux m’y soustraire totalement, elle a la fâcheuse tendance à devenir dogmatique et unilatérale pour ses aficionados. Comme si cultiver des ressemblances culturelles était plus enrichissant que des différences… C’est plus facile de parler de référence commune, certes, ce n’est pas pour autant qu’il ne faille jurer que par ça !
Donc, je ne dirais pas que ce soit les œuvres les plus grands publics qui m’ont conquis – bien que American Psycho, c’est Bret Easton Ellis, donc la boucle et bouclé –, mais plutôt un certain cinéma indé porté par des mecs comme Gus Van Sant ou Larry Clark avec leurs gamins aux looks de skaters et leurs histoires d’ados paumés.

Il y a d’ailleurs, dans votre style, un phrasé presque cinématographique, un vocabulaire technique comme « plongé », « contre plongé » ou « fondu au noir », pourquoi ce choix ?
Je ne me considère pas particulièrement cinéphile, j’ai appris sur le tard à apprécier « vraiment » les films, et je n’ai pas la curiosité de certains pour tout voir ! Pour autant, il est vrai que le langage cinématographique me parle à mon petit niveau, tout comme celui de la photographie, parce que mon imaginaire se compose pour beaucoup à travers une banque d’images. Je tente donc d’évoquer quelque chose de visuel à travers l’écriture. Peut-être qu’au fond je suis un réalisateur ou un photographe qui s’ignore, mais l’écriture est une manière redoutablement permissive et terriblement low-coast de produire des images forte et protéiforme dans la tête des gens !

Swann Mayolle

En plus d’être écrivain, vous êtes musicien, comment faites-vous dialoguer ces deux passions dans votre roman ?
L’ensemble du roman est recoupé de références plus ou moins discrètes avec la littérature, la photographie, le cinéma, les séries, ou bien encore la musique. Il y aurait sans doute de quoi faire une chasse aux œufs ! Pour ce qui est du rapport qu’entretient l’écriture avec la musique il y a déjà plusieurs niveaux…
On peut notamment trouver des reliquats d’une époque ou certain de mes textes étaient des songfics ; grossièrement, des histoires qui exploitent les paroles d’une chanson pour guider la narration.
Il est aussi possible de saisir des familiarités entre mes ambiances et certains clip musicaux – ce n’est pas dit que vous y arriverez ceci dit… J’adore les clips, c’est un concentré d’idée et d’image puissamment suggestive. Et c’est sans compter les références plus directes que je peux glisser çà et là. Quand Keith fait tourner le vinyl « Wish you were here » dans la villa de Bret, ou quand un album de Mogwai sonne au milieu du salar d’Uyuni, ça a du sens, ça raconte quelque chose. Comme au cinéma, tout travail a une intention particulière.
Enfin, et de manière plus générale, la musicalité d’un texte c’est le rythme, les refrains, les punchlines, tout ce qui va travailler à faire sonner le texte, le faire résonner. Je ne cherche pas à écrire, à la manière des poètes ou des rappeurs, mais nous avons des outils en commun. Après tout, on travaille sur une même matière, la langue, les mots.

Vous écrivez : « Quand j’y pense, je crois qu’on peut résumer nos vies à un clip-show, on est de cette génération inconséquente qui a oublié ce qu’était le silence, ce qu’était la mort. Des haut-parleurs dans les oreilles, constamment, pour tuer le vide, pour tuer le manque, pour simuler la vie, notre propre vie. » Ainsi, l‘influence de la musique dans votre texte ne vous sert-elle pas à une certaine critique ou analyse de notre société ?
Il est vrai que certains chapitres qui gravitent autour de musiciens ouvrent sur un discours sociétal, sur la notion de gloire, de célébrité, etc. Est-ce que, à cette époque ou l’art rime avec divertissement, le plus souvent fugace, l’on peut construire une certaine pérennité ? Ça fait partie de ce genre de réflexion que le personnage de Samy tente de se dépêtrer, perdu entre son rêve désenchanté de la vie de star et les remords de celui qu’il a laissé derrière, parmi les gens lambdas, les anonymes, les laissés pour compte. Au fond, tout ça, vient à surligner nos failles primaires devant la fin…

Vos personnages sont tous perdus dans leurs dépendances – drogue, alcool, sexe… -, mais la thématique de l’enfance reste centrale, puisqu’en fil rouge les disparitions cohabitent avec le changement climatique. Peut-on penser que le Syndrome de Peter Pan habite vos personnages ?
Je crois que je ne m’étais jamais posé la question en ces termes… C’est intéressant comme corrélation. Théoriquement, j’ai tendance à considérer mes personnages comme des êtres de papier, donc profondément utilitaires, remplaçables, creux ; de simples fonctions narratives. Ça va un peu à contre-courant de beaucoup d’écrivains actuels, je crois – en tout cas dans l’écriture jeunesse – qui aiment à donner vie à des personnages qui, petit à petit, vont prendre leur indépendance, et vont eux-mêmes aiguiller l’auteur vers leur développement. Dans mon cas, ce sont des vases que je remplis en fonction de là où je veux aller, et, par le fait qu’ils soient vides, ils sont aussi plus perméables à ma propre personnalité. Je crois que tous les auteurs transpirent sur leurs personnages. Dans « C’est le désert qui nous a avalés » les personnages ne sont finalement que des morceaux de mon propre reflet. Étant moi-même sujet à l’ombre de Peter Pan, j’imagine que mes personnages ont capturé mes angoisses et mes craintes du temps, de l’âge et des responsabilités – c’est peut-être aussi pour ça que le point de vue interne est une évidence pour moi, et qu’il y a une majorité disproportionnée de figures masculines.
Il est forcément question d’une forme de désillusion de l’innocence. Du même temps que le monde semble se dérégler, les mômes disparaissent pour des raisons troubles… Peut-être qu’une manne céleste ne désire pas les laisser grandir dans un monde au bord de l’asphyxie ? Peut-être qu’ils veulent fuir le poids dont on les leste pour rattraper les erreurs du passé ? Peut-être que… peut-être. Je pense qu’il y a beaucoup de choses à s’imaginer. Beaucoup de raisons. Reste-t-il que ceux qui sont encore là ont aussi une forme de responsabilité sur l’état du monde, que ce monde reflète leurs stigmates. Comme un cercle vicieux, on ne peut rester qu’en se sabotant et notre environnement ne peut que se saboter avec nous. Je pense que le Syndrome de Peter Pan suggère une fuite de la réalité, on est clairement là-dedans, que ce soit dans le sexe, la drogue, la violence ; les obsessions, les addictions, les fantasmes ; l’oubli, la disparition ou la fuite ; on en revient toujours à cette réalité qui nous dépasse.

Pour finir, quels sont vos prochains projets ? Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
La suite commence déjà à prendre forme. Je suis encore loin d’en voir la fin ceci dit. L’action se passera dans un autre pays. Ça sera une synthèse de « C’est le désert qui nous a avalés » en cela que je vais sans doute pousser plus loin l’hybridation des formats romans et nouveaux, tout en unifiant davantage le tout.
À côté de ça, j’aimerais développer un projet de lecture-musicale. La situation sanitaire étant ce qu’elle est, les choses fonctionnent aux ralentis en ce qui concerne les prestations live, mais j’imagine qu’il y a plein de pistes à étudier pour faire vivre le projet. (https://www.facebook.com/freq655)

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Goran dit :

    Toujours très sympa tes interviews…

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