Le Plongeur – Larue

J’ai été époustouflée par cette lecture qui coule à toute vitesse, comme un torrent. Dans l’humour et l’intelligence, comme son titre à double sens : une plongée dans l’addiction au jeu ou… Faire la plonge, tout simplement. Se noyer dans l’eau de vaisselle sale pour ne pas se noyer sous les dettes…
Livre lu dans le cadre du Challenge de Madame Lit : lire un livre récompensé par le Prix Senghor du 1er roman francophone et francophile.

Stéphane Larue, Le Plongeur, Points, 2017, 475 pages.

Tout d’abord, c’est un livre qui m’a fait pensé à la Beat Génération, pas dans le côté Hobo mais dans le côté brut de décoffrage de la parole et dans la mise en scène de la descente aux enfers menée par les drogues. J’y ai trouvé cette même saveur de langue rêche et rappeuse dont on se délecte en lisant Trainspotting. Mais ici, l’accent écossais laisse place à l’accent québécois pour notre plus grand plaisir.
Je vous assure que j’ai lu et pensé en accent québécois tout le temps qu’aura duré ma lecture. Car, au delà des dialogues hyper réalistes, comme la manière d’écrire, la narration est proche de l’oralité, elle aussi porte les accents et les particularités de cette langue.

Le roman retrace ce moment flou, fin, diffus, où le narrateur réalise – ou plutôt n’a pas d’autre choix que de comprendre – son addiction. C’est ce moment de latence, de basculement qui allume le roman, une semi-réalisation car cela ne suffit pas à se dépêtrer de l’amour du jeu.

On adore le Montréal bourré et drogué, dans lequel le narrateur embarque le lecteur, sans concession, à toute vitesse. On vacille dans la nuit qui l’empêche de pensé grâce au rythmé effréné : sortie du taf à 2h, puis picole, puis dodo, puis taf, qui l’empêche d’accéder aux machines. Mais pas toujours. Cette addiction est représentée avec énormément de brillo, parfois, le personnage craque, sans raison. C’est bien ça qui est si réaliste et si triste dans l’addiction et les rechutes : on imagine toujours qu’il y a une raison, et en fait non, pas toujours. Le narrateur est attiré par les machines comme un moustique par la lumière. A peine le lecteur se rend-t-il compte qu’il est entré dans un casino que ça y est, le narrateur décrit cette petite chose qui s’est allumée dans son cerveau. Qui lui fait du bien, qui le rassure, le fait vivre, mieux que l’alcool, le sexe ou toutes les autres manières d’avoir de l’adrénaline.

Ainsi, l’auteur nous livre un récit réellement haletant, alliant une incroyable capacité à écrire et à décrire, même avec la vulgarité de l’oralité. L’écriture propose des choses hyper concrètes, des événements, de l’argot du milieu de la restauration ou des arts graphiques. Cela, en ajoutant toute la tension et l’émotion du personnage, ce qui fait que le lecteur peut carrément ressentir dans chaque cellule de son corps les mêmes choses que le personnage. Dans cette ébullition des événements très rythmés et rapides, on se rend compte de la capacité de description incroyable de l’auteur. Les mouvements, les pensées, les événements sont décrits à la seconde près avec la cadence qui va avec. Ce qui rend, et c’est presque surnaturel, l’histoire d’un type qui fait la vaisselle absolument haletant, où on se rend compte qu’on retient son souffle pour lui. Alors que techniquement il est juste en train de faire la plonge.
Tout cela est dû aux saccades des phrases rapides et extrêmement courtes. On lit comme roule un TGV, grâce à une mitraillette de mots basiques bien choisis mais qui n’empêchent pas d’être à fleur de peau, brutaux et vrais. Ces mots rendent les choses réelles, comme dans sa propre tête : il est vrai on se parle rarement en vers.

Ce rythme effréné est aussi entrecoupé d’instants, de moments, au ralenti. Comme dans la vraie vie, vous savez, quand vous voyez l’assiette tomber au ralenti car votre corps n’a pas le temps d’agir ? Où comme au cinéma quand les images s’enchaînent avec lenteur ? Eh bien, Stéphane Larue, du haut de cet incroyable talent, parvient à nous faire vivre ces scènes comme devant le grand écran. Alors que l’action s’enchaîne, d’un coup, le vase tombe avec une lenteur inexorable.

Ainsi, c’est un bonheur que de lire ce livre, une vraie expérience d’écriture, mais un thème qui vous prend aussi au tripe. Il faut aussi parler de l’humour, extrêmement présent et très agréable, qui n’empêche pas, pourtant, de très belles phrases, d’ailleurs, je vous laisse sur une de celles-ci :
« Au fond de la nuit, on tombe parfois sur des êtres comme Mohammed. Après des années à faire les shifts de soir, à me coucher à quatre heures du matin, j’ai croisé tous les spécimens, des fêtards les plus verts que la coke fait jacasser à tue-tête aux désespérés les plus toxiques qui t’aspirent dans leur spirale vénéneuse. La nuit n’appartient malheureusement pas aux gens comme Mohammed, mais ils la rendent plus hospitalière à ceux qui l’habitent.« 

17 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Goran dit :

    J’aime lorsque la narration est proche de l’oralité et lorsque c’est brut de décoffrage…

    1. Je pense que ça te plairait beaucoup ! J’ai d’ailleurs oublié de raconter la conversation absurde que j’ai eu au sujet de ce livre Ahah

      1. Goran dit :

        Je t’écoute, maintenant que tu as éveillé ma curiosité 🙂

      2. J’étais en terrasse en train de lire et un gars vient me demander une clope. Visiblement et olfactivement sous l’effet d’un bon gros joint.

        Il entame la conversation lunaire à coup « tu viens souvent là » « des fois » « t’habitent dans le coin » « on peut dire ça » « je te crois pas »
        Ah bon.

        Et il embraye sur le bouquin. Je lui explique que l’auteur est canadien car il me dit qu’il le connaît pas. « ah voilà c’est ça ton accent t’es canadienne mais tu fais genre t’es parisienne »
        J’avais envie de rire.

        Puis il enchaîne « non mais moi je suis passionné de plongée et ça me saoule les gens qui en parle sans rien y connaître. J’ai grandit au bord de la mer et là ton auteur il écrit le plongeur mais je suis sûre qu’il y connaît rien. »
        (Cets bien connu les canadiens ça ne fait pas de plongée y a pas d’eau là bas.)

        « non mais c’est plongeur dans un restaurant en fait… Et avec un jeu de mot pour parler de quand on plonge dans une addiction, lui là il raconte son plongeons dans l’addiction au jeu »

        Là je l’ai perdu ce pauvre homme ET SON POTE EST ARRIVÉ LE CHERCHER CIMER MONSIEUR

        bref, j’en ai ri pendant longtemps

      3. Goran dit :

        Hahah tu m’as bien fais rire… 🙂

      4. J’ai bien ri à nouveau aussi en l’écrivant !!!

      5. Goran dit :

        Moi j’appelle ça un plan drague foireux 🙂

      6. Je pense qu’il y avait de ça mais je pense aussi que le fait de planer à 8000 y était surtout pour quelque chose Ahah
        Par contre, je saurais maintenant que l’accent toulousain et l’accent canadien c’est le même ahahah

      7. Goran dit :

        Bravo pour l’accent québécois 🙂 Une fois je me suis fais draguer par une harceleuse au téléphone 🙂

      8. Oh j’adore ! Ahah ça devait être drôle !

      9. Goran dit :

        Depuis, j’ai peur des femmes 😉

      10. Surtout au téléphone !!!

  2. Madame lit dit :

    Je suis en train de lire ce roman et je l’adore! Ton billet lui rend un très, mais très bel hommage. Je confirme en tant que Québécoise, il n’y a pas d’eau ici!!! 😉

    1. Ah ! Ravie que tu sois aussi enthousiaste pour ce livre ! Je l’ai vraiment adoré moi aussi !

      Ahah non non c’est bien connu, un petit pays central sans lacs. 💁‍♀️

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