Entretien avec un Auteur – Guy Bordin

Aujourd’hui, le Bar aux Lettres vous propose un voyage entre les forêts de Bretagne et les étendues glacées habitées par les Inuits. Merci Guy Bordin de m’avoir fait découvrir votre ouvrage.

Guy Bordin, L’Amant fantasmatique, Editions Maïa, 2020, 117 pages.

Dans un non-temps et un presque non-lieu voué à l’étude, dans une Bretagne rurale et studieuse, le narrateur nous emmène dans un récit érotique. Mélange des genres où l’auteur laisse transparaître son amour pour les anecdotes historiques et les paysages bretons, les scènes d’érotisme se ponctuent aussi d’allures de roman policier. Le narrateur éprouve une attirance folle et interdite pour son cousin avec qui il travaille dans un chalet. Il nous dévoile alors, un séjour campagnard, dont on ne sait ce qui appartient au rêve, au fantasme où à la réalité. Le narrateur se noie dans un amour impossible.





Bonjour Guy Bordin, merci de m’accorder cette interview au sujet de votre livre, L’amant Fantasmatique, paru en septembre aux éditions Maïa.
Vous êtes ethnologue et réalisateur, qu’est-ce qui vous a poussé à rédiger de la fiction et qu’est-ce qui vous a amené à écrire plutôt qu’à proposer un film ?

Difficile de toujours d’expliciter clairement ce qui pousse à faire telle ou telle chose, mais disons que pour moi la fiction est ce qui permet d’aborder le réel au plus près et de l’investir pleinement. Pour le dire très vite, l’écriture ethnologique, comme toute écriture scientifique, vise à rendre compte d’un fait, d’un phénomène, d’une situation etc. et possiblement de l’interpréter, après un travail « sur le terrain » pour reprendre le jargon des sciences sociales. J’ai moi-même publié quelques pages sur les amants fantasmatiques chez les Inuit. Passer à la fiction permet de dépasser le stade descriptif et interprétatif pour aborder pleinement celui du vécu en s’y immergeant soi-même. C’est vraiment ce que j’ai ressenti en passant de l’écrit scientifique à l’écrit fictionnel. Se lancer dans un film de fiction sur le sujet aurait été possible bien sûr et j’y avais même pensé. Mais les difficultés de production et de financement pour un projet portant sur un tel sujet m’ont fait renoncer. Je ne regrette pas le choix final de l’écrit qui s’est vite imposé.

« L’amant fantasmatique » est une légende inuit, quel est le lien entre ce concept et vos recherches ?
Je dirais que c’est une croyance plutôt qu’une légende. Je travaille depuis une vingtaine d’années sur le thème de la nuit chez les Inuit du nord de la Terre de Baffin, abordant divers aspects : la nuit arctique, le sommeil, le rêve, etc. C’est au cours de recherches bibliographiques que je suis d’abord tombé sur quelques écrits traitant des amants ou conjoints fantasmatiques ; dans mes propres enquêtes sur les rêves, j’ai également recueilli quelques données sur ce thème qui m’a immédiatement interrogé.

Votre narrateur est un féru de photographie, pourquoi cet art a-t-il une grande place dans le texte ?
Que le narrateur prenne des photos de tout ce qui lui arrive (ou presque) s’est imposé comme une évidence dès le début de l’écriture, c’est un élément de sa personnalité, de sa façon d’être. C’est peut-être aussi une façon pour moi de glisser dans le texte le film qui n’existe pas.

Vous plantez une ambiance très calme et studieuse, un peu austère, dans une cabane où deux cousins se sont enfermés pour travailler. Vous-mêmes, avez-vous besoin de vous isoler de la sorte, de vous couper du monde, pour écrire ou travailler ? Quels sont vos rituels d’écriture ?
J’aime beaucoup l’idée du lieu retiré pour des travaux d’écriture ou de création de façon plus générale. Mais je n’ai pas besoin de ce type de situation pour travailler. J’habite à Bruxelles, donc une grande ville, où j’écris l’essentiel de ce que je publie. La seule condition est le calme dans la pièce où je travaille, sans nécessité d’y être seul. Dans mon roman, le choix de la cabane perdue était nécessaire, car il fallait que le narrateur puisse s’isoler très rapidement, ici dans une forêt, à la façon d’un Inuit qui se retrouve très rapidement dans la toundra s’il le souhaite.

Quelles ont été vos inspirations pour écrire cet ouvrage ? On y retrouve, par exemple, des références à Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier.
Honnêtement, je ne me reconnais pas d’inspiration dans l’écriture. Parmi les auteurs que j’apprécie beaucoup, je pourrais citer, en me limitant à quelques noms du domaine francophone, Michel Tournier en effet (mais il y a longtemps que j’ai lu Vendredi), Jean Genet, Jacques Chessex, Annie Ernaux, Hervé Guibert, Michel Houellebecq, Jean Echenoz, Didier Daeninckx. Soit des auteurs très différents, des écritures parfois aux antipodes les unes des autres, des univers qui leur sont propres, mais dans chacun desquels je peux me retrouver. Les uns et les autres doivent probablement m’irriguer.
Pour l’anecdote, je peux vous signaler qu’il y a vers la fin du livre une scène qui est directement inspirée d’une situation équivalente rencontrée dans un célèbre et remarquable film français de la toute fin des années 1960, dû à un non moins célèbre réalisateur mort en 2010…

Le site de l’éditeur et la quatrième de couverture n’indiquent en rien qu’il s’agit là d’un roman érotique, pourquoi ?
Tout simplement pour éviter que l’on catégorise L’amant fantasmatique comme étant destiné à un public spécifique, féru de romance mâtinée de scènes plus ou moins « torrides ». Car il s’agit de tout autre chose, d’un récit dans lequel le sexe agit pour ce qu’il est, l’énergie motrice de la vie… et de la mort. C’est aussi ce que traduit la croyance inuit.

Il y a un mélange des styles car une enquête policière se profile en toile de fond, quelle est votre histoire avec ce genre littéraire ?
J’ai en effet lu pas mal de polars à une certaine époque, puis j’ai brusquement arrêté il y a cinq, six ans, avec l’impression croissante de tourner un peu en rond, de ne plus m’en sortir avec une offre de plus en plus pléthorique. Mais il m’en reste sans doute quelque chose au plan du principe, que j’ai arrangé à ma façon !

Pourquoi avez-vous choisi décrire un récit avare en dialogues ?
C’est la forme du récit qui l’impose en fait. Le récit étant le journal du narrateur, il aurait été difficile d’intégrer des dialogues. La forme indirecte se prête mieux au journal.

Vous jouez également avec d’autres codes : le roman s’ouvre sur un amour impossible puis il prend finalement une teinte bien plus sombre. Pourquoi ce choix ?
Dans cette évolution, je n’ai fait que suivre, à ma façon, le processus qui se met en place quand quelqu’un a un amant fantasmatique. Ce processus est brièvement résumé par le cousin du narrateur comme une particularité culturelle des Inuit. Tout commence avec une impossibilité de relation (pour diverses raisons), celui ou celle qui s’est entiché d’une autre personne se met à y penser en permanence, l’obsession s’installe, la personne fantasmée se met à surgir dans les rêves ou « en vrai » dans des lieux isolés. Mais rapidement l’euphorie cède la place à l’angoisse, car il y a des contreparties attendues de la part de la personne fantasmée. C’est ce que raconte les Inuit qui parlent de cette expérience, c’est aussi le canevas que j’ai suivi, en le modelant à la situation que j’ai choisi de mettre en scène.

En effet, le roman aborde des thématiques graves. Vous n’hésitez pas à évoquer la pédophilie à titre dénonciateur, n’avez-vous pas peur de choquer le lecteur dans les mises en scènes que vous en faîtes ?
La question aborde un point délicat, mais je ne crois pas qu’il y ait de quoi choquer un lecteur. Il n’y a qu’une seule scène, très brève, dans laquelle il est question d’un acte entre un personnage, en l’occurrence le prêtre, et un enfant de chœur. Cette scène ne sert qu’à dépeindre un peu mieux la personnalité du prêtre, le montrant comme l’un des nombreux membres du clergé de l’église catholique qui se sont fourvoyés dans ce type de relation, sur lequel le silence a longtemps été de mise. Le prêtre en question se vante en quelque sorte auprès de mon narrateur qui note tout dans son journal. Mais, on le comprend implicitement, cela ne sera pas sans conséquences pénale et morale pour son auteur.

Guy Bordin

Peut-on voir dans ce roman une critique de la vie citadine où les gens sont brassés mais ne se rencontrent jamais vraiment, là où la ruralité permet les rencontres ?
Non pas du tout, ce n’est pas une critique de la vie citadine, même si celle-ci tend à m’ennuyer de plus en plus. Comme je l’ai dit plus tôt, l’endroit isolé était nécessaire à la narration, en tout cas de mon point de vue.

Votre roman se présente sous forme de journal, et contient même un journal de rêves. Dans votre vie quotidienne, êtes-vous influencez par la science des rêves et la spiritualité ?
Comme j’écrivais plus haut, j’ai travaillé sur les rêves chez les Inuit, une culture qui a longtemps eu une pratique sociale du rêve, donc où il était courant, voire nécessaire, de tenir compte de ses rêves, de les raconter aux autres. Et les rêves jouent un rôle important dans ces croyances aux amants fantasmatiques. Mon rapport personnel aux rêves est peut-être paradoxal, car sans y accorder une place déterminante au quotidien, j’essaie de les écrire autant que possible. Cela passe en fait par des phases, je peux être plusieurs mois sans noter un seul rêve, puis me remettre à les transcrire. Il me semble aussi que les lieux où je me trouve jouent un rôle dans cette alternance. Les rêves sont en tout cas présents dans ma vie et constituent un riche matériau pour l’écriture.

Quel est votre prochain projet ? Continuez-vous l’écriture de fiction ou retournez-vous aux écrits scientifiques et aux films ?
Oui, je travaille à un second texte de fiction, d’ailleurs déjà très avancé. Je continue l’écriture de fiction en parallèle aux écrits ethnologiques. Les deux formes s’enrichissent mutuellement je crois, c’est ce que je ressens quand je passe de l’une à l’autre, parfois au cours d’une même journée.

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Goran dit :

    Toujours très intéressant tes interviews… Moi aussi ça fait 20 ans que je travaille sur le même sujet : « Le moi et mon coté narcissique » et j’ai pas encore fait le tour 🙂

    1. Chaque sujet est tellement riche et peut-être exploité artistiquement de tant de manières…

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