Des Balles et de l’opium – Yiwu

Mes amis me disent souvent « tu ne lis jamais rien de gai toi« , de toute évidence…

Liao Yiwu, Des Balles et de l’opium, Globe, 2019 (VO 2012), 301 pages.

Ce livre est un recueil d’entretiens de survivants ou de proches de personnes abattues place Tian’anmen le 4 juin 1989.
Le livre parait enfin en France, longtemps après sa parution originale et avec un titre plus doux. L’auteur cherche à donner la parole aux morts et à ceux dont la vie a été détruite. Sa vie est menacée comme celles des personnes qui témoignent dans ces pages, ces personnes qui ne peuvent oublier l’horreur de ce moment où l’Etat, lui-même, a fait le choix de massacrer son peuple.

Les témoignages ne s’embourbent pas de non-dits et de faux semblants, leur vie a été fichue, ils vivent dans la pauvreté, ont connu la prison, l’esclavage dans ces dernières… On leur a enlevé leur humanité durant des années, des décennies… Les récits sont extrêmement difficiles ; les privations, les maladies, les passages à tabac… Bref, beaucoup de violence se déchaînent dans ces lignes.
Cependant, tout est bien contextualisé : comment/pourquoi les protagonistes se sont retrouvés embarqués par la révolution ou sur cette place sanglante.

C’est un livre très intéressant mais bien évidemment très difficile. La Chine masque totalement les faits, les réfute encore aujourd’hui et on sait que ceux qui témoignent dans cet ouvrage ne seront jamais en paix tant que les morts ne seront pas « réhabilités », c’est à dire « reconnues ».
Ce sont des personnes brisées qu’on découvre, et pourtant, on est frappé par leur grande culture littéraire. La traductrice nous renvoyant à des bas de pages de contextualisation au sujet de la littérature chinoise.
La pluralité des voix mais la convergence des épreuves qu’ils ont traversé sont aussi émouvantes qu’effroyables, il est vrai que c’est une lecture pour gens de sang-froid mais il est nécessaire de connaître les dérives du monde pour mieux les prévenir. C’est parce qu’on en parle pas, parce qu’il est interdit d’en parler, qu’on oublie que des monstruosités pareilles existent, qu’un peuple peut être décimé par son propre gouvernement.
Saisi de leurs textes, de leurs vies, de leur travail, emprisonnés dans des conditions abominables et pourtant, le silence est certain. Ces divers témoignages, en réalité, retracent une histoire de la Chine moderne complexe et trouble qui a menée jusqu’au désastre, au traumatisme.

C’est donc un hommage émouvant à toutes ces victimes invisibilisées. L’auteur est un proche de Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix en 2010, mort en détention en 2013 qui a fait de nombreux séjours en prison depuis 1989, il n’avait de cesse de réhabiliter les victimes…
On voit bien là que le poids de nos prix sont bien maigres. Rien ne bouge, la justice chinoise continue d’ailleurs de faire taire et d’emprisonner quiconque tenterait de faire la lumière sur ce drame ou de réhabiliter la parole des morts.
L’ouvrage s’achève sur un dernier émouvant témoignage, celui de l’auteur lui-même, l’envers du décor des entretiens précédents, ces expériences, poèmes et motivations propres.

Bonus de fin d’article, un peu de légèreté après tout ça !
Comme vous le savez, j’aime bien rire quand j’ai une interaction grâce à un livre.
Le libraire (mais pas un de ceux dont j’ai déjà parlé), pendant que j’empilais compulsivement dans mes bras tous les bouquins qui attiraient mon regard s’exclame : « ah très bon choix ! » lorsque je dépose celui ci au-dessus de la pile en équilibre. Bon, le livre était en tête de gondole, c’est lui qui avait dû le mettre là.
« Ah oui, oui, j’aime bien la lecture de témoignages.« 
« Ah mais faites attention hein, c’est très dur. Hein, vous savez, ils ont été poursuivi pour avoir écrit un tel bouquin, c’est plutôt choquant comme livre. C’est pas tout rose méfiez-vous.« 
Quoi ? Je suis une petite nana donc faut que je lise des trucs joyeux ?
« Non, mais ça m’intéresse, dans le même genre j’ai déjà lu La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch, « 
Bon, puis on a continué à parlé, maintenant qu’il était rassuré que je n’allais pas être traumatisée. Non mais ! Je dois avoir l’air bien niaise hihi

7 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Goran dit :

    Il y a aussi le conducteur du char dont personne ne parle, je ne sais pas si il en est question dans ce livre, mais lui aussi a mal finit…

    1. Il y avait plusieurs chars il me semble, a la lecture c’est ce que j’ai compris. Il en est question de quelques uns. Celui qui m’a le plus marqué c’est un char où sont restés 3 types enfermés des jours et des jours, préférant la faim, la soif, l’obscurité et baigner dans leur pisse que voir ce qui les attendait au dehors.

      1. Goran dit :

        Je pensais au char qui c’est arrêté devant un manifestant, refusant de lui passer dessus…

      2. Non celui là ils n’en parlent pas, en effet ! Ils sont plutôt pessimiste au sujet de l’humanité dans ces entretiens.

      3. Goran dit :

        Tu veux dire réaliste…

      4. C’est le plus difficile en effet.

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