La Fin de l’homme rouge – Svetlana Alexievitch

Lorsque j’ai lancé le Challenge des littératures slaves, on s’est écrié « mais enfin, tu ne l’as donc pas lu ? » C’est désormais chose faite ! Avec une pierre/quatre coups : je participe grâce à Svetlana Alexievitch au Mois de l’Europe de l’Est d’Eve, Patrick et Goran, mais aussi au défi de Madame Lit des Prix Nobel. Ce livre aurait pu également faire l’affaire en prix Médicis mais je n’ai pas eu le temps de le lire en janvier ! Avec ses 700 pages, c’est également lePavé du Mois et une lecture de plus pour le challenge Voix d’Autrices.

Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, éditions Babel, 676 pages, 2016.

Traduit par l’exceptionnelle Sophie Benech que je ne cesse d’encenser, ce livre ne pouvait être qu’un chef d’oeuvre !

41kjawjejal._sx210_Comme vous le savez, je le répète assez régulièrement, j’ai beaucoup de mal avec l’Histoire, avec la lecture d’œuvres historiennes. Je m’embrouille, les faits ont du mal à se coller à mon esprit. Alors que les entretiens éclectiques menés par Svetlana Alexievtich ouvre vers une nouvelle compréhension de cette période sombre et difficile qu’est la chute du communisme.

Si on comprend si bien, c’est peut-être parce que c’est une oeuvre d’art : c’est sensible, humain, social, les interrogés ouvrent leurs coeurs, leurs souvenirs, avec leurs propres convictions, aussi diverses et variées qu’il y a de vies…
On parlait de ça, au bureau, l’autre jour, des collègues parlaient de la série The Crown, et que finalement elle comprenaient bien mieux l’Histoire grâce à cette série, pourtant, elles aimaient cette matière au lycée. Je pense que cela vient des œuvres artistiques. Elles font passer une émotion qui est plus prenante que tout autre biais. Le côté esthétique, romancé, permet à l’esprit de rester focaliser. Un peu comme des enfants à qui on inculqueraient les maths de façon ludique.

La Chute de l’Homme Rouge est un chef d’œuvre que je n’ai pas pu lâcher. Il est très émouvant, mais de notre fait de lecteur on garde une réserve respectueuse, car, bien que ce soit magnifiquement écrit, ce sont bien des vies qui nous sont racontées là. La pluralité des points de vue nous noie dans cette période et ce lieu, ça en est déroutant. Particulièrement humain, il n’y a pas de bons ou de mauvais : la pluralité des paroles dressent seulement un tableau presque vivant de ce qu’a représenté la chute du communisme pour les slaves.

Bien sûr, on est parfois un peu perdu : on connaît mal la géographie de la Russie par exemple ! Mais déjà il y a une vive différence entre un moscovite et une personne vivant en milieu rural : ils n’ont pas vécu la chute de la même manière et ce n’était pas même tout à fait la même chose qu’ils ont connu car ils vivaient et appliquaient les choses différemment selon s’ils était de la ville ou de la campagne. C’est certes du bon sens, mais la capacité à démultiplier les points de vues est fascinante et rend ce qui a uni et désuni toutes ces personnes palpable.

De plus, au fil de leur discours, les témoins mentalisent ce qu’ils pensent du communisme, l’idée de ce pays si grand, si difficile par sa météo, son ampleur, le caractère dur de ses habitants… C’est intéressant de voir que malgré toutes ces différences et tous ces kilomètres, leurs avis peuvent s’entrecroiser. D’autant plus que Svetlana Alexievitch nous met en contexte, explique comment les gens ont réagit à ses demandes d’entretiens, ou alors le disent explicitement. « Ça fera pleurer vos lecteurs les plus sensibles » disait une dame désabusée avant de commencer le récit de sa vie, de ses déboires…

Il n’y a pas de bons et de mauvais disais-je, certains ont souhaité la chute du communisme, certains étaient farouchement contre le capitalisme, l’ambivalence se retrouve souvent dans la même personne… C’est incroyable de richesses humaines et historiques, c’est un livre sincèrement fabuleux :

« Tout était coloré, magnifique. Nos objets soviétiques étaient gris, ascétiques, on aurait dit du matériel militaire. Les bibliothèques et les théâtres sont vides… Ils étaient remplacés par des bazars et des magasins privés… Tout le monde avait envie d’être heureux, de connaître le bonheur tout de suite, à la minute. »

L’autrice le dit de manière sublime, dans le discours qu’elle présente lorsqu’elle reçoit le Prix Nobel en 2015 : « Ici, on n’a pas le droit d’inventer. Il faut montrer la vérité telle qu’elle est. On a besoin d’une littérature qui soit au-delà de la littérature. C’est le témoin qui doit parler. […] J’ai toujours été tourmentée par le fait que la vérité ne tient pas dans un seul cœur, un seul esprit.« 

Enfin, son ouvrage se termine par les manifestations des Octobristes… Des jeunes, qui débarquaient, ayant déjà oublié les souvenirs de leurs anciens, de leurs morts… La jeunesse quoi, innocente, qui criait au renouveau… Et peut-être parce que je l’ai lu en ces temps-ci, la répression que le gouvernement a mené à leur encontre n’est pas sans douloureusement rappeler notre actualité française…

L’Histoire se répète, en écho discret, de par les frontières. Dans tous les cœurs, il existe une histoire, l’histoire personnelle, l’histoire familiale, l’histoire de sa terre, qui tisse la grande Histoire, à nous tous, nous sommes l’Histoire du monde.

Bon sang, mais quel chef-d’oeuvre j’en parlerais des heures ! En réalité, c’est une éternité qu’il faudrait pour l’analyser, l’exploiter ce livre… Cette incroyable littérature historique.

16 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Goran dit :

    Et bien bravo ! Que dire d’autre après un tel article…

    1. Bibliofeel dit :

      C’est vraiment tentant pour moi qui aime la littérature russe et recherche aussi l’Histoire à travers les romans. Surtout avec cette chronique au pouvoir de conviction impressionnant ! Merci

      1. Comme toi, j’ai tendance à rechercher l’histoire dans les romans : je te le conseille d’autant plus ! Bien que ce soit plutôt des témoignages mais ils te transportent autant qu’un roman, et la pluralité fait qu’il n’y a pas cette volonté d’UN auteur de t’amener vers UNE conclusion.
        Merci beaucoup pour le compliment, ça me touche.

    2. Ce livre m’a remué, je ne parviens pas à m’en remettre il est fabuleux.

      1. Goran dit :

        Je n’ai pas lu ce titre, mais j’avais pas trop accroché aux autres livres de Svetlana.

      2. Je n’ai pas lu les autres mais l’approche me parle. Consigner les mémoires j’ai un vieux projets à ce sujet. Ça a du plus encore faire écho à ma sensibilité.

    3. L’article est un peu pèle mêle mais il fallait que mon trop plein d’émotion et d’admiration sorte Ahah

  2. Madame lit dit :

    Je ne peux que noter ce titre après la lecture de ton magnifique billet! Bravo de nous donner envie de plonger dans ce livre. J’ai beaucoup apprécié les citations présentées. Titre noté pour le bilan!

    1. Merci !
      Toutes mes publications ce mois ci sont pour toi.
      Ce billet est vraiment un mélange brouillon de mon admiration et de mes sentiments pour ce livre ahaj

  3. Ingannmic dit :

    Un énorme coup de cœur pour moi aussi, je l’ai trouvé très émouvant et sans doute mon titre préféré, à ce jour, de l’autrice (sachant que je n’en ai lu que 2 autres, que j’ai aimés aussi : La supplication -sur l’accident de Tchernobyl- et La guerre n’a pas un visage de femme -sur le rôle et le positionnement des femmes pendant la 2nde guerre mondiale).
    La démarche de Svetlana Alexievitch est à saluer, elle a bien mérité son Nobel !

  4. Ingrid dit :

    Un énorme coup de cœur pour moi aussi, je l’ai trouvé très émouvant et sans doute mon titre préféré, à ce jour, de l’autrice (sachant que je n’en ai lu que 2 autres, que j’ai aimés aussi : La supplication -sur l’accident de Tchernobyl- et La guerre n’a pas un visage de femme -sur le rôle et le positionnement des femmes pendant la 2nde guerre mondiale).
    La démarche de Svetlana Alexievitch est à saluer, elle a bien mérité son Nobel !
    Ingannmic (Book’ing)

    1. Je pense également que ce ne sera pas ma dernière lecture de cette autrice. En effet, elle le mérite amplement, bravo à elle !

  5. J’ai trouvé que c’était un excellent livre, il ne s’oppose pas aux livres d’ »Histoire « il complète et laisse une belle part à la compréhension de chacun sur ces témoignages.

    1. Oui grâce au témoignages on a vraiment tout un prismes d’idées on a vraiment l’impression d’entrer dans l’histoire c’est super bien fait.

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