Feminicid – Siébert

Feminicid de Christophe Siebert, le tome 2 des Chroniques de Mertvecgorod, sort AUJOURD’HUI !

L’auteur me fait l’honneur d’être mon invité à cette occasion. Mais avant l’entretien, place à mon avis, pour vous rafraichir la mémoire, vous pouvez relire l’article du Bar aux Lettres au sujet d’Images de la fin du monde.

Christophe Siébert, Féminicid, Le Diable Vauvert, 2021, 384 pages.

D’abord, et c’est rare que j’en parle : c’est un plaisir de contempler le beau bleu de la couverture, presque de l’art brut. Mais il faut bien ouvrir le livre.

Je pense qu’il est compliqué de se jeter dans le roman sans avoir lu le premier tome tant il y a des termes auxquels l’auteur nous a habitué et de clins d’œil.

Christophe Siebert propose ici une uchronie plutôt qu’une dystopie, puisque certains éléments déclencheurs ont débuté hier, et il y a même dix ans, il créé donc – et c’est ce qui m’avait particulièrement séduit dans le premier tome – tout un univers très solide.
Il exploite le mélange des croyances, anciennes ou nouvelles, existantes, propres à des civilisations enfouies ou slaves, mais aussi des élucubrations fantastiques et meurtrières. J’aime beaucoup que ce monde ait des légendes propres, un passé, une histoire solide, on y croirait, ainsi qu’au détail de ses vestiges jusque dans l’Histoire de son archéologie.
Autre mélange qui marche beaucoup sur moi quand c’est bien fait : le mélange entre science-fiction et magie. Loin de robots tueurs, d’extraterrestres et de baguettes magiques, Christophe Siebert exploite nos technologies comme les drones, l’informatique, le numérique, le hacking… Sans oublier une certaine nostalgie pour le vieux cinéma qui, par exemple, se prête si bien aux snuff movies qu’on retrouve dans ce tome-là également. La magie est plutôt de l’énergie, Siebert s’est renseigné et utilise intelligemment les concepts de magnétisme, de rêves éveillés, de sorties de corps… Bref, encore une fois, le foisonnement et la science du détail de l’univers de Mertvecgorod fonctionnent sur moi.

Peu habituel de l’auteur, le livre s’ouvre sur un appel à l’humanité, il enjoint à se soucier de son prochain.
Aussi, le ton est différent du premier tome qui regroupait le point de vue de nombreux personnages, ici nous avons à faire au manuscrit d’un journaliste. Mort dans d’étranges circonstances, critiquant ouvertement le système, s’étant pris d’affection pour le sort de ces filles qu’on retrouve terriblement assassinées. Le roman a son titre : Feminicid.

Ainsi, on est jeté dans un récit en poupées russes, on est plongé dans l’enquête comme si ce n’était pas un roman. L’immersion est folle, vraiment super réussie, prenante, un numéro d’équilibriste littéraire et stylistique qui met le lecteur à la place de l’enquêteur, le livre se compose de (liste non-exhaustive) : comptes rendus, entretiens réalistes et très vivants, billets d’humeurs écrits à l’arrache, extraits d’articles, chronologies, roman dans le roman… Autant de format qui embarquent le lecteur sur la piste de ces mystérieux féminicids.
L’immersion persiste même dans les interstices du livre, jusqu’en « note du traducteur. »

Ainsi, le premier tome nous avait laissé avec plein d’interrogations où des destins tragiques s’allongent sur les pages glacées, retraçant la vie des basfonds. Le second s’attaque à la création du monde, le big bang terrible, entre thriller et fantastique.

Maintenant, je crois qu’il est temps de vous laisser entre les mains de l’auteur :

Bonjour Christophe Siébert, merci infiniment de me consacrer du temps pour cet entretien au sujet du tome 2 des Chroniques de Mertvecgorod.
La République indépendante de Mertvecgorod est une ville – et aussi un pays – imaginaire à part entière, enclavée à l’Est de l’Europe, elle pourrait être considérée comme la « déchèterie », la « décharge de l’Europe ». Comment cette idée de ville-pays misérable est-elle apparue ?

CS : Merci à vous pour votre enthousiasme et votre intérêt ! L’idée m’est venue parce que depuis longtemps je voulais inscrire mes histoires dans un environnement qui leur soit commun. En tant que lecteur, j’adore croiser, d’un livre à l’autre, les mêmes personnages, les mêmes lieux, anecdotiques dans l’un et devenant brusquement cruciaux dans le suivant. Et d’autre part j’ai adoré arpenter, de romans en romans, le Los Angeles de Bukowski, le Marseille de Jean-Claude Izzo, le Paris de Léo Malet et bien d’autres cités de notre bon vieux monde réel transformées en personnages de fiction par des auteurs de romans. La construction de Mertvecgorod est la conséquence de ces deux désirs de lecteur.

Quelle est votre technique d’écriture pour créer un monde de toutes pièces ? En effet, il est très complet, vous creusez : son passé, ses légendes, ses religions, ses politiques, son archéologie, son architecture…

CS : Je ne sais pas si on peut à proprement parler de technique d’écriture, mais la démarche la plus importante que j’aie effectuée, c’est de croire à cette ville au premier degré – enfin, autant que possible, bien sûr. De sorte que je n’ai pas l’impression de créer la ville mais de l’explorer, d’en découvrir à chaque nouvelle visite aussi bien l’histoire que la géographie, la sociologie que l’économie, et tous ses détails cachés, bien sûr.

D’ailleurs, dans le webzine que je viens de mettre en ligne pour accompagner la sortie de Feminicid, il y a une histoire dans laquelle je raconte que le monde réel me saoule. Je grimpe dans un bus et me tire à Mertvecgorod, aller sans retour.

Sans vouloir comparer nos livres, je me sens dans la même démarche que James Ellroy avec les USA, par exemple. D’une manière générale, je me trouve plus de points communs, dans ce projet de raconter l’histoire connue et cachée de Mertvecgorod, avec les écrivains qui s’attaquent à des villes réelles qu’avec ceux qui inventent un monde de toutes pièces. Mais peut-être que ces inventeurs ressentent eux aussi la même chose ?

Aussi, j’éprouve un immense plaisir à me documenter sur tout et n’importe quoi, à cannibaliser toutes les informations qui m’arrivent et à les intégrer ensuite dans ce grand puzzle, tout en veillant toujours à ce qu’elles soient données au lecteur par le biais d’un personnage ou d’une situation qui présentent un intérêt narratif. Il ne faut pas oublier que tout ce travail de fabrication ne sert à rien si, au bout du compte, les personnages qui peuplent ma ville ne sont pas intéressants, et si les histoires qui leur arrivent sont plates.

Christophe Siebert © Philippe Matsas

Le tome 1 Images de la fin du monde était un récit polyphonique, qui retraçait la vie difficile des habitants de Mertvecgorod. Le tome 2, Feminicid, prend la forme d’une enquête, menée par Timur Domachev, personnage existant dans le tome 1, journaliste qui s’est suicidé avant la fin de son enquête. Pourquoi avoir centré ce livre sur cette enquête en particulier ?

CS : Le cycle des Chroniques de Mertvecgorod va se composer au Diable Vauvert de 8 ou 9 romans – je précise au Diable vauvert parce que d’autres auteurs sont en train d’écrire des romans se déroulant à Mertvecgorod, et destinés à d’autres maisons d’édition. Les 4 premiers (ou les 5 : tout va dépendre de celui que je suis en train d’écrire actuellement, de sa taille et de son foisonnement) ont pour fonction de raconter au lecteur toute l’histoire de la ville jusqu’à un événement majeur, qui a lieu en 2029 et rebat toutes les cartes. Images de la fin du monde le fait sous la forme d’histoires courtes reliées à la fois entre elles et à une histoire plus vaste dont on soupçonne seulement le détail. Je devais ensuite parler de l’accession à l’indépendance de la RIM après la chute de l’URSS, du Clan des Quatre, du Culte Noir, du féminicide, de Nicolaï le Svatoj, de l’attentat de 2025, du trafic d’organe, du trafic de déchets, de la Faille et de deux ou trois autres trucs encore. Tout mon travail a consisté à organiser ça de sorte que chaque tome soit à la fois complet sur un des aspects de l’univers et de la narration, et à la fois autonome. La manière dont la série télé The Wire est construite et organisée m’a bien aidé. Il est très important pour moi que chaque livre puisse se découvrir indépendamment des autres. J’ai lu votre critique de Feminicid et je sais que vous êtes sceptique sur ce point, mais des retours de lecteurs qui n’ont lu que celui-là, et pas le précédent, m’ont rassuré : ils ont pigé l’essentiel. Et en plus ont envie de lire le reste ! Bien sûr, il est plus intéressant (et plus lucratif pour ma maison d’édition et moi, haha) de tout lire, mais d’une part l’ordre importe peu (d’où le sous-titre « Une chronique de Mertvecgorod » et non pas « Chroniques de Mertvecgorod, tome X », et d’autre part si un lecteur désire faire l’impasse sur une chronique qui ne l’intéresse pas, ça ne lui portera pas préjudice quant à la compréhension des autres romans.

Et donc, pardon pour cette longue digression, les 4 volumes suivants exploreront l’histoire de la ville après ce fameux événement de 2029 – là encore, en restant fidèle à ce principe de pouvoir lire chaque livre dans l’ordre qu’on veut.

La particularité de ce roman-enquête réside dans le fait qu’on a réellement l’impression d’avoir un dossier sous les yeux. Toutes les matières se mélangent, se succèdent : comptes rendus, articles, biographies, chronologies, billets d’humeur, scénarios, roman dans le roman, etc. C’est très réussi et d’une richesse folle. Et vous, quel format avez-vous pris le plus de plaisir à écrire ?

CS : Déjà, ce qui m’a donné le plus de plaisir, c’est cet éclatement de formats, tons, voix, narrations, langues, etc. Quand je me suis trouvé face à cette histoire à raconter, j’ai immédiatement compris que j’avais deux manières de le faire : soit m’engager dans un énorme thriller de plage, 850 000 signes linéaires et conformes aux codes du genre, mais je savais que je ne tiendrais pas deux jours en suivant un canevas aussi chiant, soit trouver une forme qui soit aussi marrante pour moi à écrire qu’excitante à lire pour mes lecteurs.

Et paradoxalement, ce qui m’a le plus amusé à écrire, c’est le roman-dans-le-roman – le texte qui raconte la jeunesse des quatre oligarques. D’abord parce que bien sûr ces personnages sont très intéressants à travailler et à explorer, qu’ils sont bourrés de failles, de contradictions, d’ambiguïtés ; et ensuite parce que c’était finalement très récréatif de revenir, pour un temps, à une narration conventionnelle – et puis, il a fallu trouver une voix et un style propres à ce roman-dans-le-roman, ce qui était très amusant aussi.

D’ailleurs, le tome 1 est polyphonique, le tome 2 a format différent, lui-même composé de divers formats : qu’est-ce qui est important pour vous dans le fait de toujours changer de style ? Vous sentez vous confronté à une monotonie de la plume ?

CS : Non, je ne crois pas à la monotonie. Un de mes écrivains préférés est Georges Simenon, et on ne peut pas dire que sa langue bouge beaucoup d’un roman à l’autre.

En ce qui me concerne, le travail sur Images de la fin du monde et sur Feminicid a obéi à des contraintes assez différentes. Le premier était composé de nouvelles écrites avant tout pour des fanzines et de revues, et sans perspective d’en faire un recueil. Il a donc fallu – couche de retravail numéro 1 – les rebosser un peu pour redonner de l’homogénéité à l’ensemble tout en gardant l’identité de chaque narrateur, de chaque texte. Et ensuite, quand nous nous sommes rendus compte qu’un simple recueil de nouvelles manquait un peu de peps, il a fallu – couche de retravail numéro 2 – tout reprendre une nouvelle fois, ajouter des sous-couches, des liens et des chapitres inédits pour transformer ça en roman choral, fix-up il paraît que ça s’appelle, et ainsi renforcer à la fois l’homogénéité d’ensemble et les différences de voix.

Pour Feminicid, je voulais que le livre existe dans l’univers de fiction, c’était ma contrainte de départ. D’où le faux paratexte, la fausse page de garde, le faux traducteur (qui d’ailleurs a écrit un texte pour le webzine dont je parlais plus haut, et qui vient de terminer son premier roman, qui se passe à Mertvecgorod en 2033, actuellement en lecture chez un éditeur), les remerciements, etc. Et pour que mon bouquin soit réaliste de ce côté-là, c’est-à-dire que le lecteur puisse lui aussi faire semblant de croire que le livre est une véritable enquête, véritablement publiée clandestinement dans la RIM, etc., il fallait particulièrement soigner tout ce qui permet l’immersion : les effets de réel, les voix et les différents registres de langue en fonction des locuteurs ou des sources.

Au passage, donner à toute cette diversité un aspect lisible sur le plan graphique (en jouant sur les typos, par exemple), n’a pas été une mince affaire, et mon éditeur, Raphaël Boudin, aussi bien que la boss du Diable Vauvert, Marion Mazauric, ont accompli un boulot d’autant plus formidable qu’on ne s’en rend pas compte.

Feminicid, cherche à abolir les frontières du roman, du papier en lui-même : vous insérez des liens externes vers un site créé par vous, ainsi que vers des vidéos YouTube, des liens Wikipédia. Pourquoi ?

CS : D’abord pour que se produisent cette fameuse immersion et ce fameux réalisme que je viens d’évoquer. Or, cette impression de réalité frappe d’autant plus vivement si le lecteur a la sensation de n’apercevoir qu’un petit bout d’un énorme iceberg, donc le jeu avec le hors-texte et le hors-champ est essentiel.

D’autre part, je voulais vraiment pousser les potards à onze en termes de narrateur non fiable, qui est une notion qui me passionne.

Dans Feminicid, si nous tenons pour vraie l’existence du livre dans l’univers de fiction, que lisons-nous, en fait ? La traduction française d’un ouvrage publié clandestinement après la mort de son auteur, et dont le manuscrit a été remis aux éditeurs d’origine par un individu anonyme. Ce manuscrit lui-même contient bon nombre de témoignages et d’informations présentées comme vraies mais pas du tout sourcées. Au fond, rien ne prouve que les faits que découvre Domachev, ou que ses déductions, soit exacts ; rien ne prouve non plus que son manuscrit n’a été altéré ni par le transmetteur anonyme, ni par l’éditeur d’origine, ni par la traduction française. Ça me faisait marrer comme un fou de jouer avec ça, et j’espère que les plus paranoïaques de mes lecteurs découvriront, tels des Petits Poucet complotistes, les indices que j’ai laissés pour eux dans mon texte.

Feminicid forme un jeu avec le lecteur : comme un jeu de rôle où le lecteur suit les investigations, ramasse toutes les preuves au rythme de Timur Domachev, et comme lui, essaie de les démêler. L’enquête reste d’ailleurs inachevée : est-ce pour ouvrir un dialogue avec les lecteurs ? Trouveront-ils d’autres indices sur la toile ?

CS : Vous avez raison : l’enquête est inachevée. En fait, dans mon esprit, Domachev se suicide (ou bien est assassiné) alors qu’il est à peu près aux trois quarts de ses investigations. Bien sûr, le livre se suffit j’espère à lui-même, et le lecteur intéressé par la résolution du mystère ne restera pas sur sa faim, mais toutes les questions ne sont pas tranchées. Certaines le seront dans Histoire orale de la Faille, mais toutes les réponses ne seront pas données, toutes les pistes ne seront pas épuisées. Parce que dans la vie, ça ne marche pas comme ça. Même sur des périodes de notre histoire aussi étudiées que la guerre froide ou l’Occupation, on trouve encore, des décennies après, de nouvelles sources ou de nouveaux faits qui affinent, ou changent carrément, nos connaissances. J’ai voulu jouer avec cette incertitude dans mon univers. De même que certains détails pourront apparaître contradictoire d’un livre à l’autre, d’une source à l’autre. Et de même (nouveau clin d’œil appuyé à mes lecteurs paranoïaques) qu’il existera, de loin en loin, des indices permettant de séparer le bon grain de l’ivraie.

Il y a aussi cette histoire que colporte Godard à son sujet (ou qu’on colporte pour lui, je ne sais plus – je suis moi-même un narrateur non fiable) et qui m’a si on peut dire, inspiré : Godard, dans sa jeunesse, aurait eu pour habitude, quand il allait voir un film au cinéma, de rentrer dans la salle avec un quart d’heure de retard, et de partir toujours un quart d’heure avant la fin, pour faire en sorte que le film ressemble davantage à la vie. Bon, c’est un peu loufoque raconté comme ça, mais je trouve qu’introduire cette notion dans la fiction ne manque pas d’intérêt.

Et vous avez aussi raison pour l’aspect « jeu de rôle » de toute cette affaire : je n’ai pas maîtrisé de partie depuis bien longtemps (les derniers jeux que j’ai achetés se vendaient encore en francs), mais il a dû me rester quelques heureuses séquelles – dont la manie des « aides de jeu » et autres « vous trouvez un document mystérieux dans la poche du cadavre ».

Le pacte du lecteur (concept qui signifie que l’auteur s’engage à proposer un univers cohérent et le lecteur s’engage à faire semblant de le croire) est ici extrêmement poussé : avec une note des « éditeurs » et la mention d’un « traducteur ». La note du directeur et de la directrice de la maison d’édition d’origine ouvre le livre, en remerciant les éditions du Diable Vauvert d’avoir publié cet ouvrage en France : pourquoi  avoir choisi  les noms de Vassili Axionov et Lydia Tchoukovskaïa ?

CS : Ce sont bien sûr des pseudonymes, et on peut supposer que les deux éditeurs qui publient clandestinement l’enquête de Timur Domachev les ont choisis parce qu’il s’agissait d’écrivains et de dissidents qu’ils admiraient – peut-être en s’inscrivant dans une même démarche de défi lancé à l’État ? J’encourage d’ailleurs les lecteurs à se renseigner sur la biographie d’Axionov et Tchoukovskaïa. Mais le nom même de la maison d’édition qu’ils ont créée pour éditer Feminicid – Glavit – trahit leur sens de l’ironie et du sarcasme. Alors, allez savoir !

Si vous le voulez bien, parlons un peu de l’importance de la violence dans votre œuvre.
Il y a une forme de désespoir inhérente à vos textes. Je vais prendre comme exemple quelques extraits du long poème par lequel je vous ai découvert dans Freak Wave :
« […] C’est normal ou c’est pas normal d’être clochard ? / Normal ou pas normal ? / Et s’en foutre d’être clochard c’est quoi ? / Ne pas avoir peur d’être clochard c’est une vie normale ou une vie pas normale ? / C’est normal ou pas normal ? / Et être terrifié de devenir clochard ? / Et avoir peur de ça au point d’obéir à n’importe qui ? [ …] C’est une vie normale de pas pouvoir partir en voyage ? / C’est une vie normale de jamais partir en voyage ? / C’est une vie normale de vouloir s’acheter des trucs et de pas pouvoir ? / Et de vouloir s’acheter des trucs et de pouvoir le faire c’est une vie normale ? [ …] C’est une vie normale de jamais rien vouloir ? / C’est une vie normale ça ? / C’est normal ou c’est pas normal ? / Et avoir tout le temps envie de baiser ? [ …] Cette vie normale dont les magazines et les films de merde et les romans de merde nous parlent qui c’est qui l’a hein ? / Qui c’est qui l’a cette vie normale ? / Ils l’ont cette vie normale ceux qui fabriquent ces magazines et ces films et ces romans ? […] »
On croirait le même cri du cœur de tous les habitants de Mertvecgorod, ce qui m’amène à vous demander si la violence et le trash vous laisse champs libre pour critiquer notre société ?

CS : Ce qui m’intéresse en littérature, c’est avant tout de parler des gens qui vont très mal, et de le faire si possible à destination de lecteurs qui eux-mêmes ne vont pas si bien que ça. Parler bourgeoisement d’amour à des gens qui n’ont aucun problème financiers ou existentiels – si tant que de telles personnes existent – ne m’intéresse pas.

Mais je me fixe aussi pour objectif de distraire mon lecteur, de lui procurer des émotions fortes et de lui donner envie de tourner les pages. Aussi, pour parler des douleurs existentielles, des rapports de domination, de la sauvagerie inhérente au capitalisme, de toutes ces choses riantes dont Marx, Debord et Bourdieu, parmi cent autres, ont parlé avant moi, j’use des mêmes artifices que mes maîtres, Manchette, Bukowski, Dick, Despentes, Simenon et cent autres aussi : j’exprime ces notions à travers des histoires que je tente de rendre pleine de vie et de violence, parce que la fiction est une exacerbation du réel.

En fait, je crois que ce qui fonde l’équilibre de mon bouquin et suscitera le plaisir de lecture chez celles et ceux qui vont l’aimer, c’est que je prends mon pied à raconter de façon éclatée et excitante une histoire qui, par ailleurs, est très sombre, très dure et très violente. Il m’aurait semblé un peu redondant et étouffant de faire correspondre à cette histoire, dont le fond me tient beaucoup à cœur, une forme austère et étouffante elle aussi. Mon but, comme le dit mon éditrice, est d’emmener les lecteurs dans, je la cite, « les zones interdites de la transgression ». Mais je préfère qu’on y aille main dans la main plutôt que je l’y pousse à coups de pied dans le cul.

Sans oublier, tout de même, que la violence que je mets en scène dans mes histoires fait pâle figure quand on la compare à la vraie violence, dont usent de vraies personnes dans le monde réel.

Dans un livre plus ancien, Nuit noire, je raconte l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte d’un tueur en série. Le livre est raconté à la première personne et ne fait l’impasse ni sur le sordide, ni sur les fantasmes ignobles, ni sur les scènes de meurtre et de torture cauchemardesques. Par ailleurs, c’est un roman très documenté. J’ai lu bon nombre d’entretiens avec d’authentiques tueurs en série et quantité d’essais. La fiction, comme je le disais, consiste souvent à exacerber, à exagérer un peu certains détails pour les rendre plus colorés, plus visibles. Dans Nuit noire, au contraire, j’ai dû mettre la pédale douce. Si je m’étais contenté de raconter simplement ce que j’avais appris en me documentant, tout le monde aurait trouvé mon histoire aberrante et invraisemblable !

Tout ça pour dire que mes livres sont souvent sombres et violents, c’est vrai, mais que le monde réel – que je n’ai pas pour ambition de critiquer, je veux plutôt en montrer les recoins qui nous sont, la plupart du temps, dans la vie de tous les jours, inaccessibles – l’est quatre fois plus.

Le titre Feminicid fait écho à l’actualité dont vous récupérez les codes (décomptages des victimes, par exemple), mais pourtant ces drames n’ont rien à voir entre eux, les contextes sont très différents si ce n’est que les victimes sont des femmes. Le point commun entre ces Feminicids et les féminicides de notre actualité réside-t-il dans cette phrase au début du roman, page 18 : « Pourquoi le feminicid n’a-t-il jamais fait jusqu’à présent l’objet d’une véritable investigation ? »

CS : Le tout premier point de départ de ce livre est le féminicide de Ciudad Juarez, qui a été à l’origine d’une réflexion dont ce roman constitue une des manifestations. Il se trouve – j’ai l’impression – que la signification du mot « féminicide » s’est modifiée tandis qu’avançait, de son côté, la réflexion féministe. La définition que moi je connaissais parlait plutôt d’un crime de masse, « féminicide » étant alors voisin de « génocide » ; celle qui a cours actuellement parle plutôt d’un crime individuel, « féminicide » étant alors voisin d’« homicide ».

C’est une très bonne nouvelle (si on peut dire) que, ces derniers temps, on parle davantage des féminicides, au sens donné désormais à ce mot ; cependant, mon roman raconte autre chose : il raconte un crime de masse. Les femmes assassinées dans ma fiction sont notamment assassinées parce qu’elles sont des femmes, mais pas seulement : autre chose les relie, que mon narrateur tente de découvrir. Tout comme les femmes assassinées à Ciudad Juarez (entre 1600 et 2500 assassinats et disparitions, selon les sources, depuis 1993) ont entre elles suffisamment de points communs, dans leur existence comme dans la manière dont elles ont été assassinées, pour qu’on puisse parler d’une seule affaire, reliée notamment au trafic de drogue, plutôt que de centaines et centaines de fait divers sans rapports entre eux.

J’ai commencé à construire ce roman, à prendre des notes, à l’élaborer, alors que l’actualité ne se focalisait pas autant sur les féminicides. Plus tard, avançant dans sa rédaction tandis que le monde réel se préoccupait lui aussi de plus en plus des meurtres de femme, certaines réflexions féministes sont venues nourrir les pensées de mon narrateur – qui finit effectivement, dans un moment de désarroi, par se dire qu’il n’y a pas besoin de mobile, qu’on tue les femmes parce qu’elles sont disponibles comme victimes, parce que le monde s’est organisé de cette façon-là et que ça ne dérange pas assez de gens pour que renverser cet ordre-là soit très difficile.

Votre récit est une uchronie, c’est-à-dire un récit dont le point de départ vient de l’Histoire réelle, mais à partir duquel elle est refaite telle qu’elle aurait pu être et qu’elle n’a pas été. Quelle est votre technique pour jouer, pour distordre la réalité ?

CS : On pourrait presque parler de monde parallèle, parce que, dans la chronologie que j’ai établie, la première différence notable entre notre monde, où Mertvecgorod n’existe pas, et le monde de mon roman, où Mertvecgorod existe, a lieu en 17 avant Jésus-Christ. D’une certaine manière, le décalage s’opère à partir de là et, même de façon souterraine, même de façon invisible, l’Histoire commence à diverger.

Néanmoins, j’essaie de coller le plus possible à l’histoire réelle de notre monde (par exemple la guerre d’indépendance de la RIM est assez documentée pour être tout à fait plausible), car le décalage ne m’intéresse pas vraiment, sauf quand il est assez voyant pour ne pas être ambigu (les éléments de pure science-fiction comme les combats de cafard dans Images de la fin du monde, par exemple), ou quand il fonctionne comme un clin d’œil sans grande conséquence : dans notre monde, le festival de Cannes a été annulé en 2020 à cause du Covid, dans le mien Yvan Bura, cinéaste dissident et personnage important du livre, y a reçu un prix spécial du jury à titre d’hommage) – ce qui m’offre aussi une manière plaisante de dire au lecteur que je ne compte pas intégrer la pandémie dans ma narration.

Vous parlez également d’un « roman de politique-fiction » en évoquant le roman qui se trouve dans le roman et qui s’intéresse à la jeunesse des leaders de Mertvecgorod : considérez-vous Feminicid comme tel ?

CS : Je ne m’étais pas posé la question. Je ne sais pas trop ce qu’est Feminicid. Il emprunte ses codes à la politique-fiction (mais en prenant des personnages fictifs comme objet, plutôt que des personnages réels), au thriller, au roman noir, à la SF et à la non-fiction. Le roman-dans-le-roman relève de la politique-fiction, bien sûr, et même de récit à clefs puisque certains noms sont changés par l’auteur (mais rétablis par un certain N05urr3nd3r qui le met en ligne sur le site où le découvre Domachev).

La question du genre littéraire est intéressante, mais ça n’est pas à moi de la poser. Moi j’écris des trucs, et ensuite ma maison d’édition, le diffuseur et en dernier lieu les libraires, les critiques et les lecteurs décident si ça appartient à un genre particulier, et si oui lequel. Il se trouve que pour les Chroniques de Mertvecgorod, ce sont les fans de SF (blogueurs, critiques, salons, lecteurs) qui ont jeté leur dévolu sur moi et j’en suis très heureux – ça aurait très bien pu être les polareux, et peut-être que leur tour viendra aussi, en tout cas il me semble que les trucs que je raconte relèvent autant de l’un, que de l’autre, que d’aucun des deux.

Christophe Siébert (c) Fred Marquet

Concernant vos techniques d’écriture et de création, le tome 2 était-il déjà en écriture lors de l’écriture du tome 1 ? Travaillez-vous en parallèle sur toutes les Chroniques de Mertvecgorod ou est-ce que les tomes mûrissent les uns après les autres ?

CS : Je sais à peu près où tout ça mène : les 4 (ou 5, donc) premiers livres racontent de manière non linéaire la première histoire, qui s’étire des années 70 (et même avant) jusqu’au 12 avril 2029 ; et les 4 suivants racontent la seconde histoire, qui va du 13 avril 2029 à 2050 environ, avec des incursions dans le passé le plus lointain de la région. Tout ça mûrit un peu en parallèle, et en fonction des idées qui me viennent, de la documentation qui me tombe entre les mains, etc., je prends quantité de notes pour l’un, pour l’autre, qui s’entassent dans des dossiers et des fichiers qui commencent de plus en plus à ressembler à la bibliothèque du Vatican après un tremblement de terre. Mais pour des raisons essentiellement pratiques, j’écris chaque livre en respectant l’ordre de parution.

Le troisième tome est-il déjà en création ? Avez-vous des projets en parallèle ?

CS : Je suis environ à la moitié du brouillon de la troisième chronique, qui devrait s’appeler Écrits de prison et sera une longue autobiographie, écrite par Camille X. depuis sa cellule tandis qu’il attend son jugement après l’attentat manqué de 2025. Il y parlera de son enfance et de son adolescence (déjà un peu esquissées dans Images de la fin du monde), de sa rencontre avec Nikolaï le Svatoj, dont il proposera un portrait complet ; il parlera aussi du Sit, l’organisation terroriste chapeautée par son mentor et amant, et à laquelle il appartenait, bien sûr, et racontera l’attentat en détails. Et si tout ça ne suffit pas d’occuper tout le livre, il sera suivi d’un second récit, intitulé Histoire orale de la Faille.

J’ai des activités en parallèle : je suis directeur de collection pour La Musardine et je participe à l’organisation d’un prix littéraire pour le compte des Avocats du Diable, une association proche de ma maison d’édition.

Et j’ai aussi des projets – c’est d’ailleurs pour faire avancer l’un d’eux que je suis actuellement en résidence –, mais ils sont secrets !

Merci infiniment pour votre temps, et vivement la suite !



« A « Moscou » [quartier pauvre de la ville] le taux d’homicide est quatre fois supérieur au reste de la ville et la mortalité générale six fois plus importante, avec une espérance de vie réduite de moitié. Mais ce n’est pas le plus étonnant. Le plus étonnant reste que malgré tout on y commerce, on y tombe amoureux, on y fonde des familles, on y mène des existences humaines autant que possible et pas seulement des vies de cloportes.« 

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