Entretien avec une Autrice – Pauline Giovanolla

Livre court et dynamique, Le Grand Mirage nous plonge dans le monde du cirque et la vie d’une petite ville de province, où les destins s’entrecroisent.

Pauline Giovanolla, Le Grand Mirage, auto-édition, 2019, 202 pages.

J’ai eu le plaisir d’être contactée par Pauline Giovanolla qui a gentiment acceptée de répondre à mes questions. Son roman enchaîne les points de vue des personnages, chacun lié aux autres sans même s’en apercevoir. Le cirque, Le Grand Mirage, ne semble n’avoir aucun lien avec la relation houleuse de Rosy et Serge et pourtant. C’est une folle farandole qui se compose de destins incroyables qui entrent en collision au fil des pages. Les histoires familiales vont être révélées et les personnages malmenés. Le roman, réaliste, nous propose de très belles scènes de vie, mais apporte aussi de la romance et un souffle d’espoir.

Merci Pauline Giovanolla de m’accorder votre temps pour répondre à quelques questions.
C’est moi qui vous remercie.

Quel est votre parcours ?
Je suis née en Ardèche mais ai grandi en Essonne dès l’âge d’un an. J’ai obtenu un baccalauréat littéraire puis suivi un cursus de Lettres Modernes à Paris 3 Sorbonne Nouvelle, dont un an d’échange avec l’Université de Montréal. Au terme de mon Master II, j’ai déménagé en Italie, à Modène, où je vis toujours et travaille comme correctrice-rédactrice pour un éditeur de bandes dessinées.

Pour vous l’écriture est une passion de longue date ou un déclic ?
J’ai toujours aimé lire. Mes premiers souvenirs de lecture remontent à l’école primaire, avec les Oui-Oui, vite suivis des volumes de la collection Fantômette, Le Club des cinq, Le Clan des sept. J’ai commencé à écrire à l’adolescence, pour mettre un peu d’ordre dans mes pensées d’alors, typiques de cet âge-là. Et j’ai pris la mesure du plaisir que l’écriture me procurait à l’université, avec la rédaction de mes mémoires en particulier (j’ai consacré le premier à Robert Pinget, le second à Nancy Huston). Je me suis alors rendu compte que je donnais autant d’importance au fond qu’à la forme. Quelques années plus tard, j’ai écrit mon premier roman (qui est encore dans un tiroir de ma table de chevet…) et je n’ai plus arrêté depuis. Je pense que le fait de vivre à l’étranger a également joué un rôle. J’ai envie et besoin de m’immerger dans le français via la radio, la lecture ainsi que l’écriture.

– Comment a mûri le projet ? Combien de temps ?
L’idée du Grand Mirage m’est venue alors que j’achevais mon premier roman. Les grandes lignes de l’intrigue, les personnages principaux, les thèmes que je souhaitais aborder me sont apparus presque instantanément. Ensuite, certaines scènes, certains détails se sont greffés en cours de route.

– Quelles sont vos techniques d’écriture ? Vos rituels d’écriture ?
Je n’ai pas de techniques d’écriture à proprement parler. Quand je commence un récit, j’ai déjà une vue d’ensemble. Je sais exactement où il commence, où je veux le mener et comment. L’inspiration n’est jamais un problème. Le temps, en revanche… c’est une autre histoire ! J’ai écrit Le Grand Mirage en grande partie en congé maternité. Le temps que j’avais à disposition était donc réduit et étroitement lié aux exigences et aux siestes de la nouvelle venue. Par un mécanisme très commun je pense, cela s’est révélé extrêmement stimulant et bénéfique dans le processus de création. Qui n’a jamais vu son inspiration et sa productivité redoubler la veille d’une date butoir ou sachant qu’il n’y avait que très peu de temps imparti ? Dès que j’allumais mon ordinateur, je n’avais qu’à taper les phrases qui étais déjà majoritairement rédigées dans mon esprit. En ce qui concerne les rituels, je commence toujours par relire les pages ou chapitres précédents avant de commencer à écrire, de manière à replonger dans l’histoire, retrouver mes personnages et m’assurer de la cohésion du ton, de la voix. J’effectue également de nombreuses relectures, le plus souvent pour couper, épurer ou isoler des phrases que je souhaite plus saillantes.

Pourquoi avoir choisi l’autoédition ?
La réponse est aussi simple que banale. Une fois Le Grand Mirage achevé, je l’ai soumis à plusieurs maisons d’édition et n’ai essuyé que des refus. Mes premiers lecteurs (des proches) étaient toutefois enthousiastes et j’étais moi-même satisfaite de mon travail. Alors j’ai décidé de sortir de ma zone de confort et de rendre disponible ce roman à qui souhaiterait le lire. Il était hors de question pour moi de passer par l’édition à compte d’auteur, mais également de faire imprimer des copies papier, difficilement diffusables dans mon cas. L’autoédition en format numérique m’est apparue comme la solution idéale.

Pourquoi avoir choisi de placer l’histoire dans le milieu du cirque à un moment où ce dernier est autant controversé ? Comment avez-vous réussi à ne pas entrer dans ce débat tout en retraçant l’histoire du Grand Mirage ?
Le cirque n’est pas un milieu que je connais personnellement de l’intérieur. Mais c’est un monde qui me fascine parce qu’il suscite chez moi des sentiments très contrastés : le ravissement, le mystère mais également la tristesse. Beaucoup de cirques sont à la croisée des chemins, aujourd’hui. Il leur faudra évoluer, se réinventer pour perdurer. L’exploitation des animaux sauvages est interdite dans de plus en plus de pays (à juste titre, selon moi, si c’est là la question) et elle est sans doute amenée à être généralisée. Mais je ne souhaitais pas exprimer ce point de vue dans mon roman ni en faire un plaidoyer. C’était d’ailleurs incompatible avec l’histoire et la structure. Le Grand Mirage est un cirque suspendu dans le temps et certainement pas tourné vers le futur, vers l’évolution. De plus, mon roman a la particularité d’être composé de fragments. Et à chaque fois que l’histoire se penche sur un personnage ou un groupe, la focalisation change également. Insérer ce débat aurait donc sonné faux.

Ce roman choral raconte des chemins de vie, des destins, atypiques pourtant ils sont entrecoupés de moments très concrets, comme lorsque Rosy s’occupe de personnes âgées. La réalité, les instants de vie sont très palpables, parlants. Quelle est l’importance pour vous d’alterner l’atypique et le concret ?
La vie courante recèle d’éléments passionnants et d’histoires émouvantes à raconter (qui sont loin d’être l’apanage des grandes figures de l’Histoire, des héros, des personnages « hors du commun »). Elle est une source d’inspiration illimitée qui n’est pas à négliger, à sous-évaluer, bien au contraire. Le quotidien n’est pas synonyme d’ennui ou d’insignifiance. Il peut générer l’émerveillement, la beauté et même le bonheur. J’aime mettre en scène des parcours, des pans de vie, car il n’y a rien de plus authentique. Et, justement, l’existence elle-même est un mélange de concret et d’atypique, d’une dimension matérielle et d’une autre à laquelle on accède par la pensée et les sentiments. Ces deux éléments vont de pair. Ils sont les deux facettes d’une même médaille. Au fond, c’est le fameux binôme corps et esprit, qui font partie d’un tout, sont à mettre sur un pied d’égalité et doivent communiquer entre eux pour garantir un équilibre. D’autre part, les épisodes de la vie courante favorisent l’identification. J’aime m’identifier aux personnages quand je lis un livre, vois un film ou regarde une série. Cela me fait vibrer. C’est donc quelque chose que j’essaie de reproduire, de susciter chez le lecteur.

Vous utilisez des personnages archétypaux, comme le grand-père sage, le mâle alpha, des personnages féminins qui frôlent l’hystérie freudienne, et pourtant, le personnage le plus fort et le plus libre est Dominique, qui paraissait pourtant être le personnage le plus faible et le moins libre. Pourquoi ce choix contrasté ?
Pour être intéressant, authentique et donc crédible, un personnage doit être nuancé. J’aime utiliser des figures apparemment archétypales, mais pour mieux dévoiler les zones grises qu’elles renferment. L’idée de Dominique, d’un personnage au premier abord secondaire mais qui effectuerait une évolution renversante en filigrane, était présente dès le début. C’est un contraste qui me plaisait, qui me semblait être un ressort narratif intéressant et potentiellement puissant, pour l’effet de surprise qu’il réserverait. En outre, sa présence aide à comprendre la protagoniste, Rosy. Les deux femmes sont antagonistes sur bien des plans et, par un mécanisme d’opposition-rapprochement, la présence de l’une aide à cerner l’autre, et vice versa. À déceler les fameuses nuances que j’évoquais plus haut. Le Grand Mirage est un roman choral qui met en scène une kyrielle de personnages très différents mais qui ont tous un point commun : quelque chose (un passé douloureux, un handicap, un ego surdimensionné ou complètement absent) les empêche de se réaliser. Vont-ils faire quelque chose pour se dépêtrer de cette situation ? est la question qui porte le récit. Si oui, quoi et comment ? Certains vont choisir l’inaction, d’autres, au contraire, vont décider d’agir. Dans tous les cas, je ne pose aucun jugement de valeur. Mais la voie qu’emprunte Dominique est sans aucun doute édifiante. C’est un message d’espoir que je voulais donner. Un parfait exemple de résilience, si l’on veut, puisque ce terme a le vent en poupe, en ce moment.

Vous abordez également des thèmes tabous, comme la dépression post-natale qui renverse l’idée véhiculée de la maternité rêvée et parfaite, est-ce un combat que vous menez pour délier les langues au quotidien ? Comment avez-vous porté ce message dans votre roman ?
De manière générale, les difficultés que peuvent engendrer la grossesse, l’accouchement et la parentalité sont sans conteste des tabous à bannir. Les langues ont commencé à se délier, me semble-t-il, mais il y a encore du chemin à parcourir. Et oui, l’image de la maternité idéale est à déconstruire, pour la bonne et simple raison qu’elle ne correspond pas à la réalité et crée un modèle illusoire impossible à égaler, source de frustration, de sentiment d’échec, et donc extrêmement dangereux. (Dans la même série, on pourrait évoquer l’idéal d’un corps parfait fallacieux, encore malheureusement véhiculé par la société et les médias…) Je n’ai personnellement jamais souffert de dépression post-partum ni de psychose périnatale, qui est un trouble beaucoup plus grave. En devenant mère, ce sont toutefois des thèmes que j’ai approfondis et qu’il me tenait à cœur de traiter. Parler est primordial. C’est la première étape vers la résolution du problème. Dans une bien moindre mesure, étant maman de trois enfants de 2, 4 et 6 ans, j’ai vécu la fatigue – qu’elle soit physique ou nerveuse – qu’engendrent le manque de sommeil et les pleurs d’un bébé. Ce sont des choses que je tiens à évoquer parce c’est simplement normal, qu’il n’y a rien de mal à cela et aucune honte à avoir. C’est juste la réalité des faits. On peut aimer son enfant, tout faire pour garantir sa santé physique et émotive… mais tout de même trouver qu’il casse autant les oreilles que les pieds.

Pauline Giovanolla

Quels sont vos prochains projets d’écriture ?
Dès que j’ai eu fini Le Grand Mirage, j’ai enchaîné avec un nouveau roman. Dans ce cas également, tout s’est élaboré très vite dans mon esprit et l’écrire a plus correspondu à un travail de retranscription. C’est un récit bien différent du Grand Mirage, qui porte toutefois certains thèmes communs, comme les difficultés de la parentalité ou le risque de s’oublier, de se négliger dans le quotidien. Ce texte est à présent achevé, je l’ai fait corriger, ai effectué plusieurs relectures et ajustements… qui seront sans doute suivis d’autres corrections et modifications. Est-ce que je le soumettrai à un éditeur traditionnel ? Si oui, quand, compte tenu du contexte actuel ? Ou bien passerai-je directement par l’autoédition ? C’est le genre de questions que je me pose en ce moment…

9 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Goran dit :

    J’ai reçu plus de cent refus, mais je refuse d’en passer par l’auto-édition… Je sais, je suis un vieux con… Quoiqu’il en soit, c’est un article très intéressant…

    1. Je pense que le choix de l’autoédition appartient à chacun. Si tu étais un vieux con, ce ne serait pas à cause de cela ahah !

      1. Goran dit :

        🙂 haha tu m’as eu 😉 et en plus tu as raison 🙂

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